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Le spectre de Manta

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La perspective d’un retour des forces américaines dans le port équatorien suscite un profond clivage au sein d’une population tiraillée entre impératifs sécuritaires et mémoire douloureuse.

Les installations désaffectées de l’ancienne base aérienne Eloy Alfaro à Manta témoignent aujourd’hui du silence et de l’abandon. La possible réinstallation de troupes américaines, envisagée dans le cadre de la lutte contre les réseaux criminels, provoque des divisions au sein de la population locale, encore marquée par le souvenir de la présence étrangère entre 1999 et 2009. Cette période avait pris fin avec l’interdiction des bases militaires étrangères décrétée sous la présidence de Rafael Correa.

Un référendum prévu ce dimanche déterminera si l’Équateur autorisera à nouveau l’implantation de forces étrangères sur son territoire. Cette initiative du président Daniel Noboa, soutenue par une majorité de citoyens à l’échelle nationale, vise à renforcer les capacités du pays face au narcotrafic et à la criminalité organisée. La situation sécuritaire s’est gravement dégradée dans cette nation devenue une plateforme logistique pour 70% de la cocaïne mondiale et l’une des plus violentes d’Amérique latine.

À Manta, ville côtière de 270 000 habitants durement touchée par la pauvreté et l’insécurité, l’idée d’une nouvelle base militaire suscite cependant des réserves. Pour Trinidad Rodriguez, vendeuse de fritures près du port, il s’agirait d’une dépense inutile. Elle souligne les carences en services essentiels comme l’accès à l’eau, estimant que le gouvernement devrait prioritairement répondre aux besoins fondamentaux des habitants.

La mémoire des exactions passées reste vive parmi les organisations de pêcheurs et de défense des droits humains. Les États-Unis disposaient alors d’un poste opérationnel avancé où des avions équipés de radars traquaient les navires suspectés de transporter de la drogue ou des migrants. Les interventions pouvaient conduire au naufrage des embarcations, selon leurs détracteurs. Une commission parlementaire a recensé plus de 5 000 opérations sur une décennie.

Maria Urgiles, résidante du quartier de pêcheurs Los Esteros, incarne cette mémoire douloureuse. Elle pleure toujours la disparition de son mari en 2002, dont le bateau aurait été coulé avec dix-sept autres membres d’équipage. Ces hommes étaient des pères de famille cherchant à nourrir leurs enfants, insiste-t-elle, et non des criminels. L’ONG locale Inredh documente quatorze navires coulés, quatre endommagés et 125 migrants soumis à des traitements inhumains durant cette période.

La position stratégique de l’Équateur sur le Pacifique en a fait un point de transit majeur pour la cocaïne colombienne et péruvienne à destination de l’Europe et de l’Amérique du Nord. Malgré la politique de fermeté du président Noboa, le pays enregistre des records d’homicides, avec une augmentation de plus de 600% des morts violentes au cours des six dernières années.

Pour Lucia Fernandez, vice-présidente de la Chambre de commerce de Manta, le retour des militaires américains représenterait une opportunité de stabilisation sécuritaire et de relance économique. Elle rappelle que la ville avait connu développement et croissance durant leur présence précédente. Roberto Salazar, président du port international, abonde dans ce sens en soulignant la nécessité d’un soutien extérieur face à la crise sécuritaire, avec plus de 450 homicides enregistrés depuis janvier.

L’économiste Frank Mestanza, contraint de quitter la ville en 2022 sous la menace, tempère cet optimisme. Il estime que les soldats américains ont peu contribué à l’économie locale et que la dégradation sécuritaire relève de causes structurelles indépendantes de leur présence. L’experte en sécurité Carla Alvarez rejoint cette analyse, considérant comme naïve l’idée qu’une base militaire puisse résoudre seule les problèmes complexes auxquels fait face la région.

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