Société
Le cauchemar des deepfakes, un universitaire face à l’usurpation numérique
L’éminent professeur John Mearsheimer a dû consacrer des mois à traquer et faire supprimer des centaines de vidéos contrefaites à son image. Son combat illustre la vulnérabilité croissante des personnalités publiques face aux manipulations permises par l’intelligence artificielle.
Pendant des mois, John Mearsheimer, spécialiste reconnu des relations internationales à l’Université de Chicago, s’est retrouvé plongé dans une bataille numérique épuisante. Son équipe a identifié pas moins de quarante-trois chaînes sur YouTube diffusant des contenus falsifiés le mettant en scène. Ces montages d’une troublante vraisemblance, certains sous-titrés en mandarin, lui attribuaient des déclarations incendiaires sur des sujets géopolitiques sensibles, comme les tensions entre la Chine et le Japon ou le déclin supposé de l’influence américaine en Asie.
Le processus pour obtenir le retrait de ces deepfakes s’est révélé particulièrement ardu. Les règles de la plateforme imposent de signaler chaque vidéo individuellement, une tâche fastidieuse qui a nécessité l’intervention d’un employé à temps plein. Malgré des efforts décrits comme herculéens, ayant conduit à la fermeture de quarante et une chaînes, de nouveaux comptes apparaissaient constamment, parfois avec de légères altérations orthographiques du nom pour échapper aux filtres. Cette expérience démontre les limites des mécanismes réactifs de modération face à une prolifération automatisée.
Ce cas n’est pas isolé et s’inscrit dans un paysage numérique où les outils d’IA générative, de plus en plus accessibles, facilitent l’usurpation d’identité à grande échelle. Des médecins voient leur image détournée pour promouvoir des produits frauduleux, des dirigeants d’entreprise sont imités pour donner de faux conseils financiers. Le préjudice va au-delà de la simple diffusion d’une image trompeuse. Il engendre une inversion de la charge de la preuve, obligeant la victime à démontrer en permanence la fausseté des contenus qui circulent en son nom, sapant ainsi les fondements d’un débat public authentique.
Face à cette situation, certaines personnalités adoptent des stratégies défensives. John Mearsheimer envisage ainsi de lancer sa propre chaîne YouTube officielle pour tenter de préempter les imitateurs. Une démarche similaire a été adoptée par l’économiste Jeffrey Sachs de l’Université Columbia, confronté lui aussi à une prolifération de vidéos apocryphes. Ces initiatives individuelles soulignent l’insuffisance des réponses actuelles. Comme le relèvent des observateurs du secteur, la sécurité ne peut reposer uniquement sur un processus de retrait a posteriori, mais doit être intégrée en amont dans la conception même des plateformes et des outils de création.
Les géants de la tech affirment prendre la mesure du défi. La direction de YouTube a récemment évoqué le renforcement de ses systèmes pour limiter la propagation des contenus générés de piètre qualité, tout en continuant de développer des outils d’IA pour les créateurs. Cette tension entre innovation et protection résume le dilemme contemporain. L’épisode vécu par le professeur Mearsheimer sert de signal d’alarme. Il révèle les profonds déséquilibres créés par des technologies qui, tout en ouvrant de nouveaux horizons créatifs, menacent également l’intégrité des identités et la fiabilité de l’information en ligne.
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