Culture
L’autre carnaval de Rio, celui des écoles de l’ombre
Alors que le Sambodrome s’apprête à vibrer pour les plus prestigieuses formations, une autre fête, plus populaire et moins clinquante, se prépare dans les quartiers nord de Rio. Loin des projecteurs et des loges VIP, des écoles de samba perpétuent la tradition avec des moyens modestes et une passion intacte.
Sous un viaduc du quartier de Pilares, le rythme des tambours résonne dans un hangar de béton qui sert aussi de parking à une auto-école. Ici, pas de chars monumentaux ni de costumes flambant neufs. Les pièces d’apparat, disséminées sur le sol, proviennent de dons d’écoles plus fortunées. C’est dans ce décor que l’école de samba Caprichosos de Pilares, l’une des plus modestes de la ville, répète inlassablement. Ses membres ne fouleront pas la piste mythique du Sambodrome. Leur défilé se tiendra sur l’avenue Intendente Magalhães, une artère du nord de Rio où l’entrée sera libre.
Pour Americo Teofilo, maître percussionniste de l’école, la distinction est significative. Il évoque sans amertume, mais avec lucidité, l’évolution du carnaval officiel. Selon lui, le Sambodrome est devenu un lieu de plus en plus élitiste, financièrement inaccessible pour une grande partie de la population. Une place en bonne position peut y coûter l’équivalent d’un salaire minimum local, sans parler des loges privées où se côtoient célébrités et musique électronique. Cette réalité contraste avec les souvenirs d’une époque où sa famille, malgré des revenus modestes, pouvait assister aux premiers rangs du défilé.
Fondée en 1949, Caprichosos de Pilares a connu des jours meilleurs et défilé parmi les meilleures il y a vingt ans. Aujourd’hui reléguée dans les divisions inférieures, elle incarne les racines populaires et afro-brésiliennes du carnaval. Ses membres, souvent bénévoles, doivent fréquemment financer de leur poche les derniers détails, s’entraidant pour les coiffures et le maquillage. Pour Paulinha Peixoto, qui dirige les danseuses, la motivation ne vient pas des paillettes mais d’une passion viscérale. Elle reconnaît que le Sambodrome reste un rêve pour beaucoup, tout en exprimant une certaine distance envers un carnaval qu’elle perçoit comme trop axé sur le luxe.
La question du financement est centrale. Si les autorités municipales allouent des subventions à l’ensemble des écoles, les responsables des formations modestes estiment que la répartition désavantage les divisions inférieures, pourtant gardiennes des traditions originelles. Leur survie dépend largement de la solidarité entre écoles et de la récupération de matériel. Cette réalité nourrit un débat sur l’âme même de la fête. Pour certains observateurs et habitants des quartiers populaires, il existe un fossé croissant entre ceux qui produisent le spectacle et ceux qui peuvent se l’offrir. Le carnaval, bien que moteur économique, doit selon eux préserver son lien avec les communautés qui l’ont fait naître.
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