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La cité des vivants parmi les défunts

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Au cœur de la nécropole de Manille, des milliers de Philippins sans ressources ont élu domicile entre les tombes, transformant l’ultime demeure en un improbable lieu de vie.

Dans le cimetière Nord de Manille, les stèles funéraires côtoient l’intimité du quotidien. Des cordes à linge tendues entre les sépultures, des repas pris sur des caveaux, des abris de fortune adossés aux mausolées. Cet espace de cinquante-quatre hectares, conçu pour accueillir les défunts, abrite désormais près de six mille âmes bien vivantes, contraintes par l’extrême précarité.

Laileah Cuetara, trente-six ans, a érigé son foyer sur une parcelle mortuaire. Avec son compagnon et leurs deux enfants, elle occupe une modeste cabane où s’entassent un matelas, une télévision et un cercueil d’enfant reconverti en table. Ses revenus proviennent de la vente de confiseries aux visiteurs et de l’entretien d’une trentaine de tombes. « Face à la flambée des prix, améliorer notre existence relève de l’impossible », confie-t-elle. Expulsée de son logement en banlieue en 2008 après un différend familial, elle vit depuis dans l’enceinte du cimetière.

Ce phénomène dépasse le cas individuel. Selon les estimations, trois millions de personnes seraient privées de logement décent dans l’agglomération manillaise. Les projections des Nations unies évoquent jusqu’à vingt-deux millions de citoyens concernés à l’échelle nationale d’ici 2040. Pour Priscilla Buan, quinquagénaire née entre les tombes, cette existence rime avec précarité permanente. Elle redoute par-dessus tout les ordres de démolition, exécutés au moins une fois par an, qui contraignent les habitants à dissimuler leurs maigres biens dans les caveaux voisins.

La Fondation Kapatiran-Kaularan observe une augmentation préoccupante de cette population. Initialement limitée aux fossoyeurs et leurs proches, elle s’est étendue au fil des générations. La plupart des résidents affirment détenir une autorisation tacite pour occuper les cryptes, à condition d’en assurer l’entretien. Ils se branchent clandestinement au réseau électrique et s’approvisionnent en eau auprès de puits alentour.

La direction du cimetière maintient une position ferme. « Cet endroit est destiné aux morts, non aux vivants », rappelle Daniel Tan, le directeur. Si une tolérance existe pour les gardiens de sépultures, aucune installation permanente n’est officiellement autorisée. Des efforts de relogement seraient en cours, sans précision sur leur ampleur ni leur calendrier.

Pour les enfants grandissant dans ce décor funèbre, la stigmatisation s’ajoute aux difficultés matérielles. Le fils de Laileah Cuetara subit les moqueries de ses camarades d’école, tandis que sa fille dessine inlassablement des maisons qui viendront orner les murs de leur abri. « Personne ici n’a choisi cette vie », soupire la mère de famille. « Nous rêvons tous d’un vrai toit. Mais c’est un combat perpétuel. »

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