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La cité des ombres, refuge des vivants à Manille

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Au cœur de la capitale philippine, des milliers de démunis ont élu domicile parmi les défunts, transformant le cimetière Nord en un lieu de vie insolite où se mêlent survie quotidienne et quête d’une existence digne.

Dans l’enceinte du cimetière Nord de Manille, les pierres tombales côtoient l’intimité des foyers. Près de six mille personnes occupent les cinquante-quatre hectares de cette nécropole, un chiffre qui illustre l’ampleur de la précarité résidentielle frappant la métropole. Des familles entières ont progressivement investi les caveaux et les espaces entre les sépultures, créant un habitat de fortune où le mobilier se compose souvent de cercueils réaménagés et où le linge sèche au-dessus des défunts.

Le cas de Laileah Cuetara, âgée de trente-six ans, reflète cette réalité. Installée avec son conjoint et leurs deux enfants dans une modeste cabane adossée à une tombe, elle survit grâce à la vente de denrées alimentaires aux visiteurs. Ses revenus mensuels, qui n’excèdent pas une centaine de dollars, incluent les modestes rétributions perçues pour l’entretien d’une trentaine de sépultures. Malgré ces efforts, l’inflation des produits de base rend toute amélioration de ses conditions de vie quasiment inaccessible.

D’autres résidents, comme Priscilla Buan, née dans le cimetière il y a cinquante-et-un ans, y ont élevé leurs enfants. Elle redoute cependant les ordres de démolition régulièrement émis par les autorités, contraignant les habitants à dissimuler leurs biens lors des rondes administratives. Sa famille dort sur deux tombes surélevées au sein d’un mausolée, tandis que l’espace restant sert de salon, meublé d’un canapé et d’appareils électroménagers.

Les organisations non gouvernementales observent une croissance préoccupante de cette population, initialement composée de fossoyeurs et désormais étendue à leurs descendants. La Fondation Kapatiran-Kaularan, qui intervient depuis 2010, note que les enfants et petits-enfants des premiers occupants perpétuent cette installation, malgré l’absence de statut légal. Les résidents se raccordent clandestinement au réseau électrique et s’approvisionnent en eau via des puits avoisinants.

La direction du cimetière reconnaît une tolérance de fait envers les gardiens de tombes, tout en réaffirmant le caractère illégal de ces occupations. Des projets de relogement seraient à l’étude, mais sans calendrier précis. Pour les habitants, cette existence hors norme engendre des souffrances sociales, comme le harcèlement scolaire subi par les enfants en raison de leur adresse insolite. Les rêves d’une habitation conventionnelle persistent, mais se heurtent à l’implacable dureté des réalités économiques.

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