Monde
Des femmes ivoiriennes s’approprient la culture de l’hévéa
Longtemps cantonnées à un rôle subalterne dans les plantations familiales, des productrices acquièrent désormais leurs propres terres, bousculant les traditions pour gagner en autonomie économique.
Affoua Mea a pris une décision qui a changé le cours de sa vie. Après des décennies à travailler sur l’exploitation héritée par son père, où ses frères géraient les revenus, cette agricultrice de 64 ans a investi dans une parcelle personnelle l’an dernier. Elle rejoint ainsi un mouvement croissant de femmes qui deviennent propriétaires de leurs plantations d’hévéa. « Sur la terre familiale, ce qu’on me donnait était dérisoire. Aujourd’hui, je suis libre », confie-t-elle au milieu des arbres à caoutchouc de Bongouanou, dans l’est de la Côte d’Ivoire.
Cette démarche individuelle s’inscrit dans un contexte national où la possession foncière agricole reste très inégalitaire. Les femmes ne détiennent que 5 % des terres, contre un quart pour les hommes. Un écart qui persiste alors qu’elles constituent près de la moitié de la main-d’œuvre du secteur agricole en Afrique subsaharienne. Pour inverser cette tendance, des initiatives ciblées voient le jour.
L’Association des professionnels du caoutchouc naturel de Côte d’Ivoire propose ainsi un système de subventions pouvant couvrir jusqu’à 80 % du coût des plants d’hévéa. Depuis 2009, environ 2 500 femmes en ont bénéficié. Un dispositif renforcé depuis 2021 par des aides exclusivement réservées aux productrices, financées par les cotisations des membres de la filière.
À une centaine de kilomètres de Bongouanou, près de Toumodi, Solange Kouakou incarne cette nouvelle dynamique. Âgée de 45 ans, elle a acquis des plants à prix réduits pour cultiver un hectare de terre légué par son père. Son investissement initial s’est limité à 94 euros, contre 320 euros sans aide. Les revenus mensuels qu’elle en tire avoisinent les 100 euros, lui conférant une indépendance financière salutaire. « Celles qui n’ont pas leur propre argent doivent toujours demander à leur mari. Moi, je fais ce que je veux », souligne-t-elle avec fierté. Son amie Jacqueline Tano a suivi la même voie cette année.
Pourtant, le chemin vers l’autonomie foncière demeure semé d’embûches. Dans de nombreuses communautés, des interdits culturels, et non juridiques, privent encore les filles du droit à l’héritage terrien. Des médiatrices, comme Jacqueline N’Guessan, représentante des productrices d’hévéa, négocient avec les chefs coutumiers et les maris pour obtenir des concessions, même temporaires. « Lorsqu’elles obtiennent l’accès à la terre, nous activons les subventions », explique-t-elle. Pour les cas les plus complexes, une pépinière employant quinze femmes a été créée près de Toumodi afin de fournir les plants aux bénéficiaires des aides.
Au-delà de l’aspect économique, cette évolution redonne une forme de dignité et d’estime de soi aux femmes concernées. Affoua Mea l’a bien compris, qui a déjà décidé de transmettre sa future plantation non pas à son fils, mais à sa fille. Une manière d’ancrer dans la durée une liberté nouvellement conquise.
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