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L’exode silencieux d’une jeunesse guinéenne

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Face à l’absence de perspectives, des milliers de jeunes quittent les côtes guinéennes, une voie migratoire émergente et dangereuse vers l’Europe.

Le regard fixe et la résolution forgée dans l’adversité, Safiatou a arrêté son choix. Cette mère de trois enfants s’apprête à quitter la Guinée, laissant derrière elle son quotidien précaire pour tenter une traversée clandestine vers l’Europe. Son cas illustre un phénomène nouveau. Longtemps épargné par les départs massifs, le pays devient une plaque tournante de l’émigration irrégulière en Afrique de l’Ouest.

Le renforcement des contrôles maritimes au large du Sénégal, de la Mauritanie et du Maroc a déplacé les routes des passeurs plus au sud. Depuis le printemps, au moins huit embarcations, transportant plus d’une centaine de personnes chacune, ont pris la mer depuis les côtes guinéennes en direction des îles Canaries. Cette voie, bien que plus longue et périlleuse, est perçue comme une alternative aux violences subies sur les routes terrestres du Maghreb.

À l’origine de cet exode, un constat partagé par une génération entière, l’absence totale de perspectives économiques et sociales. Mariée très jeune, Safiatou assure seule la subsistance de sa famille. Après avoir tenté sa chance à Conakry, elle a échoué à trouver un emploi stable. Son histoire est commune. Dans les quartiers populaires de la capitale, des dizaines de jeunes se réunissent chaque jour, unis par le même désœuvrement. « Ici, personne n’a de travail », résume le responsable d’une association locale.

Les chiffres officiels confirment l’ampleur du mouvement. Les ressortissants guinéens constituent désormais la première nationalité africaine à solliciter l’asile en France. Les autorités du pays reconnaissent elles-mêmes que plusieurs milliers de citoyens s’engagent chaque année dans la migration irrégulière. Des mesures de dissuasion ont été mises en place le long du littoral, mais elles peinent à enrayer la dynamique.

La conscience des risques n’infléchit pas les décisions. Les récits des candidats au départ sont émaillés d’épreuves. Abdourahim, père de famille, porte les stigmates de treize années de tentatives infructueuses à travers le Mali, l’Algérie et le Maroc. Il évoque les arrestations, les extorsions, les naufrages évités de justesse et les années passées à survivre dans la forêt de Gourougou, aux portes de l’enclave espagnole de Melilla. « Quand vous leur parlez du danger, beaucoup répondent qu’ils sont déjà morts ici. Autant tenter sa chance », rapporte un responsable d’une organisation de lutte contre la migration irrégulière.

Dans l’atelier de mécanique voisin, Mamadou gagne à peine de quoi se nourrir. Lui aussi affirme sa volonté de partir dans les mois à venir. Safiatou, quant à elle, connaît les périls spécifiques encourus par les femmes, mais maintient sa résolution. Sa voix baisse lorsqu’elle évoque les violences sexuelles rapportées par des survivantes. « Je demande à Dieu de me protéger », murmure-t-elle, avant d’ajouter, déterminée, qu’elle partira malgré tout. Pour elle, comme pour tant d’autres, le choix est désormais entre une existence sans horizon et un voyage aux issues incertaines.

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