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Économie

La frontière finno-russe, une ligne de fracture économique

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La fermeture complète de la frontière entre la Finlande et la Russie, décidée fin 2023, a plongé les communes frontalières dans un profond marasme économique. Loin des préoccupations géopolitiques, les habitants subissent au quotidien les conséquences d’une rupture qui asphyxie l’activité locale.

Le poste-frontière de Niirala, autrefois un point de passage animé, offre désormais un spectacle de désolation. Devant le café et la station-service aux pompes recouvertes, la neige reste immaculée, signe tangible de l’arrêt brutal de toute circulation. Cette scène se répète le long des 1 340 kilomètres qui séparent désormais la Finlande, membre de l’Otan, de la Russie. La décision d’Helsinki, motivée par des craintes sécuritaires après l’invasion de l’Ukraine, a transformé cette limite en une barrière étanche, hérissée de clôtures et de systèmes de surveillance sur des centaines de kilomètres.

L’impact sur les localités voisines est immédiat et sévère. À Tohmajärvi, une municipalité de moins de 4 000 âges située à une quinzaine de kilomètres, le maire Mikko Löppönen constate les dégâts. Là où près de deux millions de passages étaient enregistrés chaque année, le flux s’est tari du jour au lendemain. Les entreprises locales, qui dépendaient largement de cette clientèle transfrontalière, se retrouvent dans une situation critique. L’attractivité du territoire, déjà éloigné des grands axes, s’est encore érodée. La commune se voit même contrainte de renoncer à des projets d’éoliennes, pourtant sources de revenus potentielles, afin de ne pas perturber les radars militaires.

L’économie de toute la région de Carélie du Nord, structurée depuis des décennies par les échanges avec le voisin russe, est à l’arrêt. Les commerces en subissent directement les effets. Pilvi Pääskynen, gérante d’un supermarché, se souvient de l’époque où les clients russes venaient s’approvisionner en café et fromages, tandis que les Finlandais traversaient pour acheter des produits moins chers de l’autre côté. Aujourd’hui, son magasin est désert. Plus loin, un bazar aux enseignes bilingues voit son activité réduite de moitié, son propriétaire renonçant à modifier sa façade, faute de moyens.

Les indicateurs économiques régionaux confirment cette dégradation. Alors que la Finlande affiche déjà le taux de chômage le plus élevé de l’Union européenne, celui de Tohmajärvi atteint un niveau record de 18,2 %. Paradoxalement, cette fermeture fait aussi craindre des pénuries de main-d’œuvre dans des secteurs comme le bâtiment, la restauration ou la santé, où de nombreux travailleurs russes étaient employés. Les centres de formation professionnelle, autrefois très attractifs pour les ressortissants russes, voient le nombre de candidatures s’effondrer.

Au-delà des chiffres, ce sont des vies qui sont bouleversées. Alexander Kuznetsov et Anjelika Hovi, membres d’une petite communauté russe établie de longue date, en témoignent. L’hôtel de Alexander, le « Minimotel », ne compte plus que quelques clients épars par mois, contre des chambres régulièrement pleines auparavant. Pour rendre visite à sa famille restée à Sortavala, en Russie, il doit désormais effectuer un détour de vingt-sept heures par l’Estonie, à un coût prohibitif. Comme beaucoup, il s’interroge sur sa capacité à tenir financièrement dans la durée.

Sur le chemin de ronde des gardes-frontières, le calme règne, seulement troublé par le passage d’animaux. Mais cette quiétude apparente masque une réalité plus sombre pour les habitants. La frontière, devenue une ligne de défense, est aussi une cicatrice économique qui isole et appauvrit des communautés entières, prises en étau entre les impératifs de sécurité nationale et la dure loi de la survie quotidienne.

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