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La Croatie, trois décennies après la guerre, face au poids des survivants

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Le pays a officiellement achevé son déminage, un chantier colossal de trente ans. Mais pour les victimes d’engins explosifs, les séquelles physiques et psychologiques demeurent une épreuve quotidienne.

Le territoire croate est désormais déclaré libre de toute mine antipersonnel. Cette annonce, intervenue au début du mois de mars, marque la fin d’une entreprise titanesque engagée après le conflit des années 1990. Plus de cent sept mille mines et un demi-million d’autres engins non explosés ont été neutralisés, pour un investissement dépassant le milliard d’euros. Cette réalisation technique et logistique permet aux habitants de circuler sans la crainte permanente qui pesait sur les campagnes et les forêts.

Pour de nombreuses personnes, cependant, la libération du territoire ne signifie pas la fin du calvaire. Les accidents survenus après la fin des hostilités ont causé la mort de plus de deux cents personnes et blessé grièvement environ quatre cents autres. Leurs histoires rappellent que la menace était insidieuse, perdurant bien après le silence des armes. Des familles entières ont été frappées lors de simples promenades ou en revenant reconstruire leurs foyers, où des explosifs avaient parfois été dissimulés.

L’histoire de Juraj Pievac en est une illustration douloureuse. Quelques mois après la fin de la guerre, une explosion sur un sentier familier lui a enlevé son épouse et son frère, le laissant lui-même gravement handicapé. Trente ans plus tard, installé dans la maison familiale rénovée, il évoque une douleur qui ne s’est jamais estompée. Les nuits sont souvent hantées par le souvenir de ce qui a été irrémédiablement perdu. Son cas n’est pas isolé et symbolise les traumatismes profonds et durables qui affectent les survivants et leurs proches.

Les démineurs, en première ligne de ce périlleux nettoyage, comptent aussi parmi les victimes. Mirsad Tokic, qui exerçait ce métier avec passion, a perdu une jambe dans une explosion en 2007. Son expérience souligne les risques extrêmes encourus par ceux qui ont œuvré à rendre le pays de nouveau sûr. Aujourd’hui, si la Croatie peut tourner cette page technique, le soutien aux blessés, notamment pour leur santé psychologique, reste un enjeu majeur. Beaucoup, comme Davorin Cetin, gravement blessé en 1998, ont dû affronter de longues années de rééducation et lutter contre le syndrome de stress post-traumatique.

Alors que l’Ukraine est désormais considérée comme le pays le plus miné au monde, le parcours croate offre un enseignement à double tranchant. Il démontre qu’un déminage intégral est possible, au prix d’efforts immenses et prolongés. Mais il rappelle aussi, avec force, que les conséquences humaines d’un conflit s’inscrivent dans une temporalité bien plus longue que les opérations de clearance. La liberté de marcher sans peur est acquise, mais le chemin vers l’apaisement des mémoires et des corps meurtris est, lui, encore long.

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