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Frederick Wiseman, l’œil infatigable de l’Amérique, s’est éteint

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Le documentariste, disparu à 96 ans, laisse une œuvre monumentale, portrait sans concession des institutions américaines, de l’asile psychiatrique à l’opéra, qui a marqué des générations de cinéastes.

Sa disparition prive le cinéma de l’une de ses consciences les plus aiguës. Frederick Wiseman, dont la carrière s’est étendue sur plus d’un demi-siècle, s’est éteint à l’âge de 96 ans. Juriste de formation, il a pourtant consacré sa vie à l’art du documentaire, forgeant une méthode et un style uniques qui ont durablement influencé le septième art. Son approche, fondée sur une observation patiente et dépouillée, a scruté les rouages intimes de la société américaine à travers le prisme de ses institutions.

Rien ne semblait le prédestiner à ce parcours. Après des études de droit et un brevet d’enseignement, un séjour à Paris au début des années soixante éveille en lui le désir de filmer. De retour aux États-Unis, la production d’un film hybride le convainc de passer derrière la caméra. Son premier long métrage, « Titicut Follies », plonge le spectateur dans l’univers glaçant d’un hôpital psychiatrique carcéral du Massachusetts. La violence de cette immersion, jugée alors intrusive, vaudra au film une interdiction de diffusion pendant vingt-cinq ans.

Ce premier opus pose les fondements d’une esthétique qui ne variera plus. Wiseman filme sans commentaire, sans interview dirigée, sans musique ajoutée. Seule compte la captation des comportements et des interactions dans un cadre donné. Sa caméra, souvent portée à l’épaule, entre dans les salles de classe, les commissariats, les grands magasins, les tribunaux, les théâtres et les opéras. Chaque lieu devient le théâtre d’une exploration minutieuse des dynamiques de pouvoir, des espoirs et des échecs qui tissent le quotidien.

Son œuvre, composée d’une cinquantaine de films souvent d’une grande longueur, constitue une archive vivante de la vie américaine, et plus tard française. Il s’est intéressé avec la même rigueur à l’université de Berkeley, au ballet de l’Opéra de Paris ou à la bibliothèque publique de New York. Pour lui, le documentaire était une forme de cinéma à part entière, exigeant un soin extrême porté au cadrage et au son, ainsi qu’un travail de montage long et méticuleux qui donnait son rythme et son sens à la matière filmée.

Derrière le sérieux de sa démarche se cachait un homme d’une grande curiosité intellectuelle, amateur de littérature, de ski et de théâtre, doté d’un humour incisif. Son influence sur le cinéma mondial est considérable, de Stanley Kubrick à Wes Anderson, en passant par de nombreuses séries télévisées. En 2016, l’Académie des Oscardsalue l’ensemble de sa carrière en lui décernant un trophée d’honneur. Frederick Wiseman laisse une œuvre qui, par sa radicale honnêteté, continue d’interroger le fonctionnement de nos sociétés et la nature même du regard cinématographique.

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