Nous rejoindre sur les réseaux

Monde

L’île de l’attente éternelle

Article

le

À Gyodong, ultime avant-poste sud-coréen, les derniers réfugiés nord-coréens vivent avec la douleur d’une séparation devenue éternelle, entre rituels ancestraux et regards tournés vers la rive interdite.

Le geste est empreint de solennité. Ryh Jae-hong se prosterne devant un autel dressé face aux eaux grises du fleuve Han, puis lance une libation d’alcool en direction des barbelés qui marquent la frontière avec la Corée du Nord. En cette période de Chuseok, fête des récoltes et des retrouvailles familiales, ce rituel funéraire remplace pour beaucoup l’impossible pèlerinage sur les tombes ancestrales. Le site du Manghyangdae, à la pointe nord de l’île de Gyodong, offre une vue directe sur les terres dont des milliers de personnes ont été séparées il y a plus de soixante-dix ans.

À deux kilomètres à peine, de l’autre côté du fleuve, des paysans s’affairent dans les champs sous la surveillance de drapeaux rouges. Un slogan monumental célèbre les vertus du socialisme sur les collines nord-coréennes. « Ils sont là-bas, j’espère simplement qu’ils vont bien », confie sobrement M. Ryh, dont le père avait fui vers le Sud pendant la guerre de Corée, laissant derrière lui sa mère et d’autres parents désormais perdus de vue. Comme lui, de nombreux insulaires sont les descendants de ceux qui traversèrent le fleuve durant le conflit, persuadés de revenir bientôt chez eux.

Pendant des décennies, les réfugiés de première génération ont scruté l’autre rive grâce aux longues-vues installées sur l’île. Les hirondelles de Gyodong, selon une légende locale, incarnaient ces messagères impossibles entre les deux Corées. La plupart de ces exilés ont aujourd’hui disparu, mais pour les derniers survivants nonagénaires, la blessure reste vive. « Nous sommes un peuple au cœur brisé », déclare Chai Jae-ok, 94 ans. Abondance matérielle et réussite personnelle ne suffisent pas à apaiser l’absence des siens. Son unique vœu serait de pouvoir se recueillir sur la tombe de ses parents, distante de six kilomètres seulement mais devenue inaccessible.

Les récentes déclarations de Pyongyang, qui qualifie désormais Séoul d’« État hostile » et a démantelé les symboles de la réunification, ont anéanti les derniers espoirs. Min Ok-sun, 92 ans, évoque avec pudeur les dix-sept ans qui la séparent de son départ précipité. Son époux, Kim Ching-san, ancien soldat chargé de missions d’infiltration, observe avec amertume les oiseaux regagnant leur nid au crépuscule. « Nous autres humains partageons ce besoin vital de retourner chez nous », constate-t-il. Chacun vit à sa manière cette nostalgie tenace, entre repli sur soi et combat intérieur.

Les jours de fête, les anciens de Gyodong se rassemblent pour entonner des chansons populaires datant de l’époque japonaise. Ces mélodies, connues de part et d’autre de la frontière avant la division, constituent un patrimoine émotionnel partagé. « Ce qu’ils cherchent, c’est apaiser leur mal du pays », explique un bénévole qui anime ces rencontres. Derrière ces retrouvailles chantées se dessine le portrait d’une génération condamnée à regarder, sa vie durant, vers une patrie devenue mirage.

Click to comment

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Les + Lus