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Le sort en main, l’avenir en jeu

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Chaque printemps, des milliers de jeunes Thaïlandais se soumettent à un rituel ancestral où un simple tirage au sort décide de leur incorporation dans l’armée. Une pratique qui, dans un contexte de tensions régionales persistantes, prend une résonance particulière.

Dans un gymnase de la banlieue de Bangkok, une atmosphère de tension palpable règne parmi des dizaines de jeunes hommes assis sur des chaises de plastique. Ils attendent leur tour pour participer à la loterie annuelle de la conscription, un moment crucial qui déterminera le cours des deux prochaines années de leur vie. Le processus est immuable. Chacun s’avance à son tour pour piocher, dans une urne opaque, une carte de couleur. Le rouge signifie l’enrôlement obligatoire pour une durée de deux ans, tandis que le noir offre l’exemption.

Les réactions à l’issue du tirage sont immédiates et contrastées. Certains, ayant tiré la carte noire, laissent éclater leur soulagement par des gestes de victoire. D’autres, confrontés au rouge, s’effondrent ou se cachent le visage, visiblement accablés par cette perspective. D’un côté, un jeune homme explique vouloir simplement « vivre libre », estimant que la discipline militaire ne lui convient pas. De l’autre, un employé de supermarché affiche une résignation stoïque, se disant prêt à accepter son destin.

Cette procédure, répétée à l’identique dans tout le pays au mois d’avril, se déroule cette année dans un climat marqué par des incidents récurrents le long de la frontière avec le Cambodge. Bien qu’un cessez-le-feu précaire soit en vigueur, ces frictions semblent avoir influencé les mentalités. Le nombre de volontaires pour intégrer l’armée a en effet connu une augmentation significative sur l’ensemble du territoire, atteignant près de trente mille inscriptions cette année. Cette hausse est interprétée par certains analystes comme le résultat d’une poussée de sentiment nationaliste, couplée à la recherche de stabilité professionnelle dans un environnement économique incertain.

Le système actuel mêle donc volontariat et conscription par le sort. Les besoins en effectifs sont définis district par district. Après déduction du nombre de volontaires, les postes restants sont attribués par cette loterie parmi les hommes éligibles, âgés de dix-huit à vingt-neuf ans. Des exemptions existent pour raisons familiales ou médicales. Les conditions de service varient. Les appelés effectuent généralement deux ans sous les drapeaux, une durée réduite à un an pour les diplômés universitaires et à six mois pour les engagés volontaires. Ces derniers perçoivent une solde mensuelle légèrement supérieure au salaire minimum national.

Dans les gradins du gymnase, des familles observent, anxieuses, le déroulement des opérations. Un oncle, venu soutenir son neveu, confie les craintes de ce dernier, qui doit subvenir aux besoins de sa compagne. Il plaide pour une armée entièrement professionnelle, mieux rémunérée, estimant que cela attirerait davantage de candidats. À l’inverse, une mère exprime une forme de fierté traditionnelle, considérant le service comme un passage honorable pour un homme.

Ce rituel annuel, hérité d’une autre époque, continue ainsi de scinder en deux le destin d’une génération, entre soulagement et résignation, tout en reflétant les évolutions sociales et géopolitiques du royaume.

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