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En Somalie, la Turquie passe du statut de sauveur à celui d’intrus
Ankara a misé gros sur la Somalie, y installant sa plus grande base militaire à l’étranger et modernisant sa capitale. Mais ce soutien l’entraîne dans les…


Ankara a misé gros sur la Somalie, y installant sa plus grande base militaire à l’étranger et modernisant sa capitale. Mais ce soutien l’entraîne dans les rivalités claniques et politiques d’un pays fracturé, jusqu’à en faire la cible d’une colère montante.
Depuis des années, la Turquie a tissé en Somalie une présence que peu de puissances peuvent égaler. Le pays n’a pas de véritable Etat central et reste déchiré par les divisions claniques et les violences islamistes. Dans ce vide, Ankara a investi massivement, sur les plans politique comme économique. Ses avions de combat ont tiré des missiles près de Baidoa, dans le sud-ouest, pour appuyer les troupes fédérales somaliennes lancées à l’assaut de cette ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants, tenue par des loyalistes du gouverneur déchu de l’Etat somalien du Sud-Ouest, Abdiaziz Laftagareen.
La Turquie est aussi accusée d’avoir mené la frappe aérienne qui a blessé le général Mahad Abdirahman, un proche de ce même gouverneur, dans sa demeure de Dolow, autre ville du Sud-Ouest. Le gouvernement fédéral somalien nie toute responsabilité. Mais l’incident a fait naître une contestation rare dans le pays. Des manifestations hostiles à la Turquie ont éclaté dans la zone. Le drapeau turc a été brûlé, des portraits du président Recep Tayyip Erdogan saccagés. « La Turquie est une nouvelle puissance coloniale qui occupe la Somalie et tue les Somaliens », a lancé un responsable local, Omar Abdullahi, devant des manifestants rassemblés dans la localité voisine d’Afmadow.
Ce regain de tension tranche avec l’image dont Ankara jouissait. La Turquie a établi en Somalie sa plus vaste base militaire hors de ses frontières. Elle achève une base de lancement spatial sur la côte et fore au large à la recherche de pétrole. Elle entraîne les forces fédérales, envoie de l’aide lors des sécheresses, des inondations ou des famines, et a participé à la modernisation de Mogadiscio, désormais dotée de routes neuves et de lampadaires, avec un port et un aéroport gérés par des Turcs. Beaucoup de Somaliens lui en sont reconnaissants. D’autant que plusieurs partenaires occidentaux, Etats-Unis et Union européenne en tête, ont cessé d’injecter des fonds après deux décennies sans progrès politique ni sécuritaire, freinés par le clanisme, la corruption et les querelles de la classe politique. Washington a même décidé de couper son soutien crucial à une mission logistique de l’ONU, ce qui remet en cause la survie, d’ici fin 2026, de la force de l’Union africaine qui épaule le fragile gouvernement fédéral face aux insurgés islamistes shebab, maîtres de vastes zones rurales.
Mais le vent tourne. Les opposants au pouvoir fédéral affirment que le soutien militaire turc, pensé au départ pour combattre les shebab, se retourne aujourd’hui contre eux. Ils citent les affrontements qui ont opposé certaines de leurs milices aux forces fédérales dans Mogadiscio. Le président somalien Hassan Sheikh Mohamud a lui-même attisé les tensions en faisant adopter une réforme constitutionnelle qui fait passer le mandat présidentiel de quatre à cinq ans, et qu’il a invoquée pour prolonger d’autorité son mandat. Il affronte en plus l’hostilité de plusieurs Etats fédérés, en particulier les puissants Puntland et Jubbaland, qui dénoncent une dérive centralisatrice et des atteintes à leurs pouvoirs. Des opposants ont rencontré des diplomates turcs pour les prévenir de ne pas choisir leur camp.
Ankara assume. La Turquie est en Somalie pour durer et ses intérêts dépassent le gouvernement actuel, plaide-t-on du côté turc. « Des présidents et des hommes politiques se sont succédé aux fonctions et nous avons travaillé en parfaite coopération avec ces dirigeants successifs », souligne un haut responsable turc qui suit le dossier somalien. « Tous les acteurs politiques en Somalie savent que le soutien turc est destiné au peuple somalien et à la Somalie, et non à une ligne politique particulière », assure-t-il. Pour un diplomate occidental en poste à Mogadiscio, la Turquie est surtout « un acteur très subtil qui soutiendra quiconque préserve au mieux ses intérêts ». Le gouvernement fédéral somalien, de son côté, accuse ses opposants de « désinformation » à propos de ses relations avec Ankara. Le président du Parlement, Abdulkadir Mohamed Nur, a jugé « honteux de voir le drapeau turc brûlé sur le sol somalien ».
Tous les Somaliens ne partagent pas cet enthousiasme. « La Turquie ne peut plus être considérée comme un partenaire neutre », estime Dahir Ahmed, un habitant de Mogadiscio, pour qui « son soutien aux responsables du gouvernement fédéral creuse les divisions politiques et alimente le ressentiment ». Un homme d’affaires somalien, Yare, observe un basculement. « De nombreuses personnes critiquent désormais ouvertement la Turquie, un changement remarqué comparé au large soutien dont elle bénéficiait au début de son implication en Somalie », dit-il.
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