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Sur le mur de l’espoir, des soldats ukrainiens réapprennent à vivre

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Dans une salle d’escalade de la capitale, des anciens combattants amputés affrontent le vide. Cette discipline, exigeante et vertigineuse, devient pour eux un puissant levier de reconstruction physique et psychologique, au-delà des épreuves de la guerre.

Le silence concentré précède l’effort. Des hommes, pour la plupart amputés d’un membre, ajustent leur baudrier sous les néons d’une structure moderne. Leurs gestes sont précis, méthodiques. Puis, ils s’élèvent, main après main, prise après prise, vers le sommet du mur. Ici, la verticalité n’est pas une fuite, mais une reconquête. Pour ces militaires revenus du front avec des blessures graves, l’escalade représente bien plus qu’un simple sport. Elle incarne un défi salvateur, une manière de renouer avec son corps et de retrouver, dans l’effort partagé, un sentiment de fraternité et de normalité.

L’activité, qui combine adrénaline et maîtrise technique, répond à un besoin profond chez ces anciens soldats. Après l’intensité extrême des combats, le retour à une existence civile peut s’avérer complexe. La pratique sportive, et particulièrement celle-ci, offre un cadre structurant. Elle permet de tester ses limites, de regagner en confiance et de canaliser une énergie longtemps mobilisée par la guerre. Les séances, rythmées par des exercices préparatoires, sont aussi des moments de complicité tacite où les regards en disent long sur des expériences communes.

Les chiffres officiels concernant les blessés de guerre restent rares, mais l’ampleur du phénomène est visible dans les rues de Kiev. La question de leur réinsertion, tant sociale que professionnelle, constitue un enjeu majeur pour le pays. Au-delà des soins médicaux, c’est tout un processus d’accompagnement qui se met en place, porté par des initiatives associatives. Des clubs dédiés, à l’image de celui fréquenté par ces grimpeurs, se multiplient. Ils proposent un espace neutre, loin des regards parfois maladroits, où la camaraderie se forge naturellement.

Les témoignages recueillis auprès des participants soulignent cette dimension thérapeutique. L’un d’eux, amputé d’une jambe, évoque une « peur agréable », un sentiment qui le ramène à une forme de vitalité. Un autre insiste sur la force du collectif, un cercle où nul n’a besoin d’expliquer son histoire pour être compris. Leurs parcours sont marqués par la résilience. Après avoir survécu à des explosions de mines, enduré des évacuations périlleuses et des opérations chirurgicales, ils abordent désormais chaque nouvelle difficulté avec une détermination farouche.

Leurs moniteurs, souvent impressionnés par leur ténacité, constatent des progrès rapides. La discipline exige en effet une grande concentration, un équilibre et une force mentale que ces hommes ont forgés dans des circonstances extrêmes. Leur approche pragmatique, dépourvue de plainte, en fait des élèves particulièrement appliqués. Certains parviennent même, le temps de l’ascension, à oublier leur handicap, totalement absorbés par la résolution du problème physique immédiat que pose la paroi.

Cette quête de dépassement s’inscrit dans une démarche plus large de reconstruction identitaire. Perdre un membre au combat est une épreuve qui redéfinit tout un rapport au monde. Retrouver la capacité à accomplir un geste technique complexe, à dominer une appréhension légitime face au vide, constitue une victoire personnelle immense. Elle ouvre la voie à d’autres projets, qu’ils soient professionnels ou personnels. L’humour, parfois noir, sert aussi de rempart. L’un des grimpeurs parle ainsi de son amputation partielle comme d’un « jackpot », comparée aux blessures plus lourdes qu’il a pu côtoyer.

Ces séances d’escalade ne sont qu’une facette des dispositifs mis en œuvre pour accompagner les anciens combattants. Elles symbolisent cependant une philosophie. Celle qui consiste à ne pas les réduire à leur statut de victimes, mais à leur offrir les moyens de redevenir acteurs de leur vie, par le biais d’un challenge exigeant et valorisant. Sur ces murs colorés de Kiev, c’est une lente et patiente ascension vers un nouvel équilibre qui se joue, une reprise en main silencieuse et déterminée.

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