Faits Divers
Jugé pour avoir ri d’Erdogan, un humoriste turc fait de son procès un spectacle
Poursuivi pour insulte au président turc, Deniz Göktas a comparu lundi à Istanbul sans une once de remords. Devant ses juges, le comédien de 32 ans a…

Poursuivi pour insulte au président turc, Deniz Göktas a comparu lundi à Istanbul sans une once de remords. Devant ses juges, le comédien de 32 ans a transformé l’audience en tribune et rappelé que faire rire n’a rien d’un délit.
Deniz Göktas a lancé sa carrière de stand-upper en 2019, au club TuzBiber d’Istanbul, avant de se produire dans des salles un peu partout en Europe et aux États-Unis. Le 3 juillet, sa trajectoire a basculé. Une semaine plus tôt, une vidéo de son spectacle avait été mise en ligne sur YouTube et vue près de neuf millions de fois. L’homme a été arrêté, puis enfermé dans la prison haute sécurité de Karatepe, à 120 kilomètres d’Istanbul. Ce qu’on lui reproche ? Des insultes envers le président Recep Tayyip Erdogan, une incitation à la haine publique, et le fait d’avoir glorifié le crime et les criminels.
Lundi, il a donc pris place dans le box. La salle était comble. Des journalistes, des soutiens, mais aussi des dizaines de policiers. Le trentenaire, décrit comme débordant d’énergie, n’a pas joué les repentants et a vite conquis son auditoire. On lui reproche d’avoir lâché le mot « dictateur ». Sa réponse fuse. Une blague sur les dictateurs ne contient, selon lui, aucun élément criminel. Et d’ajouter que le terme n’est pas une insulte, mais une qualification politique. Il rappelle aussi une évidence à ses yeux. Erdogan est président et chef du parti au pouvoir, aux manettes du pays depuis 25 ans. Une émission de comédie politique où son nom n’apparaîtrait jamais n’aurait, dit-il, ni sincérité ni lien avec le réel.
Son cas est loin d’être isolé. Ces dernières années, plusieurs milliers de personnes ont été poursuivies en Turquie, notamment pour « insulte au président ». Parfois pour des publications sur les réseaux sociaux qui remontent à plusieurs années. Une campagne menée par le pouvoir islamo-conservateur en place, qui a visé des responsables politiques, des artistes, des musiciens, des journalistes et des militants LGBTQ+.
Sous une pluie battante, une cinquantaine de manifestants s’étaient rassemblés devant le palais de justice de Çaglayan, à Istanbul. Abrités sous des parapluies, scrutés par plusieurs dizaines de policiers, ils scandaient que Deniz Göktas n’est pas seul. Devant ses juges, le comédien a défendu une idée simple. L’accusation prétend protéger des fondements moraux et des valeurs, mais l’humour fait lui aussi partie de la culture séculaire de cette région. Aucune place ne devrait être laissée à la censure, aux interdictions ou à la détention pour des artistes qui montent sur scène.
Souriant et combatif, il a fait rire la salle tout en tenant bon. Les lois qui protègent la liberté d’expression n’ont pas changé, a-t-il souligné. Pourtant, aujourd’hui, un humoriste se retrouve dans une cellule. Ce qui a bougé, selon lui, c’est un pouvoir de plus en plus fragile, qui ne supporte plus la plaisanterie. L’acte d’accusation ne précise pas la peine encourue, mais les médias turcs évoquent dix ans de prison, voire davantage. Né à Ankara, il a reçu le soutien de confrères qui se produisent toujours au TuzBiber, ainsi que de diplomates néerlandais et américains.
Il a même plaisanté sur sa détention provisoire, ces trois mois arrachés à sa vie, avant d’ajouter qu’il avait arrêté de fumer et gagnerait donc trois mois à la fin de son existence. La salle a applaudi. Dehors, Fatih Yilmaz, 22 ans, stand-upper depuis un an à Alanya, dans le sud, revendiquait un lien symbolique avec l’accusé. Il n’a pas peur de continuer après cette arrestation, qui l’a rendu fier. La fermeté de Göktas, sa manière de plaisanter encore depuis sa cellule, lui donnent de la force. La durée du procès, elle, n’a pas été annoncée.
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