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Le pari risqué des sans-papiers face aux marchands de sommeil

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En échange d’un toit, des migrants sans titre de séjour acceptent des conditions de logement indignes. Certains, poussés à bout, osent aujourd’hui porter plainte contre leurs bailleurs, espérant ainsi obtenir leur régularisation.

Alphonse, originaire de Côte d’Ivoire, a vécu près de trois ans dans un immeuble délabré à deux pas du Vieux-Port de Marseille. Fils électriques apparents, infiltrations d’humidité, présence de rongeurs et d’insectes, accès limité à l’eau courante ; le quotidien du quadragénaire tenait de l’ordinaire dans ces habitations précaires où s’entassent des personnes en situation irrégulière. Sans réseau de soutien à son arrivée en France, il avait accepté sans barguigner un logement en contrepartie d’un loyer mensuel de 300 euros, payé en espèces, sans aucun contrat.

Un arrêté municipal ordonnant l’évacuation des lieux pour péril imminent a précipité son départ. Soutenu par des associations, Alphonse a ensuite pris la décision de saisir la justice. Son propriétaire a depuis été incarcéré dans l’attente de son procès, visé par une enquête pour exploitation de personnes vulnérables. L’Ivoirien, aujourd’hui salarié en contrat à durée indéterminée dans la restauration, occupe désormais un studio décent et affirme pouvoir « marcher la tête haute ».

Son cas illustre une dynamique encore timide. Beaucoup d’étrangers sans papiers hésitent à dénoncer leurs conditions d’habitat, partagés entre la crainte d’être arrêtés en gendarmerie et un certain sentiment de loyauté envers celui qui leur a offert un abri, même indigne. Un conflit de conscience qui freine les démarches judiciaires.

La loi adoptée début 2024 prévoit pourtant la délivrance d’un titre de séjour provisoire aux victimes de marchands de sommeil qui engagent des poursuites. Objectif : les protéger le temps de la procédure et les inciter à briser le silence. Mais sur le terrain, l’application reste parcellaire. À Marseille comme ailleurs, les préfectures ne délivrent le plus souvent que de simples récépissés de demande de séjour, obtenus après de longs recours administratifs.

Ce vide juridique profite aux bailleurs peu scrupuleux, qui exploitent la vulnérabilité administrative de leurs locataires. La peur des représailles et l’absence de solutions de relogement immédiates renforcent l’emprise de ces propriétaires, qui agissent en toute impunité. Des témoignages évoquent un climat de terreur, des méthodes d’intimidation et un sentiment d’isolement chez les occupants.

Malgré les annonces gouvernementales sur la formation des agents préfectoraux, les obstacles persistent. Refus d’enregistrement des plaintes, méconnaissance des textes, demandes de pièces supplémentaires à chaque rendez-vous… Les difficultés s’accumulent pour les requérants et leurs soutiens associatifs. Une forme de déni administratif qui, selon certains observateurs, arrange autant les marchands de sommeil que les pouvoirs publics, tant que les victimes se taisent.

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