Économie
La renaissance textile kényane, des décharges aux podiums

Au cœur de Nairobi, des créateurs transforment l’invasion de fripes en une expression artistique audacieuse, redéfinissant les canons de la mode durable.
Dans les allées du marché Gikomba, plus vaste espace commercial à ciel ouvert du Kenya, des silhouettes élancées arpentent un podium improvisé. Leurs tenues, taillées dans des textiles récupérés sur des sites d’enfouissement ou parmi les invendus de l’habillement d’occasion, témoignent d’une démarche créative inédite. Cette présentation, intitulée Gikomba Runway Edition, marque une première dans le paysage culturel local.
Le Kenya est devenu le premier importateur africain de vêtements usagés, selon des données récentes. Des milliers de tonnes de fripes en provenance d’Europe et d’Amérique du Nord débarquent chaque année dans ce pays d’Afrique de l’Est, formant d’immenses ballots sous les toits de tôle du marché. Une partie significative de ces textiles, estimée à plus de trente pour cent, est jugée impropre à la revente et termine son parcours dans les décharges, aggravant les défis environnementaux.
Parmi les artisans de cette métamorphose, le styliste Morgan Azedy puise son inspiration dans ces montagnes de tissus abandonnés. Âgé de vingt-cinq ans, il travaille dans un modeste atelier où le ronronnement de sa machine à coudre accompagne sa réflexion sur la pollution générée par l’industrie textile. Sa collection « Kenyan Raw », présentée lors de cet événement, mêle influences streetwear et esthétique gothique, intégrant du cuir recyclé et des pièces de jean retravaillées.
Cette approche créative répond à une double réalité. D’un côté, l’afflux de vêtements d’occasion permet aux foyers modestes de s’habiller à moindre coût et soutient des milliers d’emplois. De l’autre, il freine le développement d’une industrie locale face à une concurrence difficile à égaler. Certains pays est-africains ont envisagé des restrictions, mais se sont heurtés aux contraintes d’accords commerciaux internationaux.
Pour Morgan Azedy, ces défis se transforment en opportunité. Confronté au coût prohibitif des étoffes neuves, il voit dans les rebuts textiles une matière première idéale. Son travail a déjà franchi les frontières, avec une participation à la Fashion Week de Berlin l’an dernier. Aujourd’hui, il nourrit l’ambition de présenter ses créations sur les scènes parisienne et new-yorkaise, prouvant que l’innovation peut naître là où d’autres ne perçoivent que des déchets.

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