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L’exilée du silence

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_**Une femme, deux pays, une guerre. Le récit d’une Ukrainienne prise au piège en Russie depuis le début du conflit, déchirée entre deux rives et réduite au mutisme.**_

Depuis plus de vingt ans, Maria avait bâti sa vie en Russie. Ses études achevées sur place l’y avaient retenue, et des allers-retours réguliers lui permettaient de maintenir le lien avec sa famille restée en Ukraine. Le déclenchement des hostilités a brutalement rompu cet équilibre. La nouvelle l’a frappée de plein fouet, scellant une séparation physique et morale dont elle ne voit pas l’issue.

Aujourd’hui, son existence est suspendue à des papiers. Son passeport ukrainien étant périmé, elle ne peut quitter le territoire russe. Elle tente d’obtenir la nationalité locale pour retrouver une existence légale, mais se heurte à une administration tatillonne et soupçonneuse. Les procédures s’éternisent, ponctuées d’interrogatoires sur ses liens familiaux et ses opinions. Munie d’un simple permis de séjour provisoire, elle se sent traitée avec mépris, prise dans un engrenage bureaucratique sans issue.

La guerre a fracturé son monde intime. Dans son pays d’origine, une grande partie de sa famille l’a reniée, la considérant comme une traîtresse. Seuls ses parents maintiennent un contact ténu. Chaque appel téléphonique est une épreuve, traversée par le bruit des sirènes ou interrompu par les coupures, annonciatrices de frappes sur sa ville natale. Sa plus grande angoisse est de ne jamais revoir ses proches.

Le conflit a aussi fauché des vies dans les deux camps. Son neveu, engagé dans l’armée ukrainienne, a été blessé. Son gendre, mobilisé dans les rangs russes, a été tué. Elle se souvient de l’horreur ressentie à l’idée que les deux hommes auraient pu s’affronter. Cette double appartenance l’a placée dans une position intenable, partagée entre la peine pour son gendre et la crainte pour son neveu. Lorsqu’elle a tenté d’exprimer sa douleur à ses parents en Ukraine, ces derniers ont accueilli sa détresse avec indifférence, renforçant son sentiment d’isolement.

Sa vie sociale et professionnelle s’est également délitée. Son activité dans un salon de beauté a périclité, nombre de ses clientes ayant quitté le pays ou cessé de la fréquenter en raison de ses origines. Son cercle d’amis s’est rétréci. Elle avoue se sentir plus en sécurité dans la solitude, à l’abri des regards et des potentielles dénonciations. Pour tenir face aux conversations qui l’oppressent, elle s’évade mentalement en fredonnant des airs ukrainiens.

Elle a coupé les ponts avec l’actualité, fuyant les médias et les réseaux sociaux. Évoquer la guerre lui est devenu insupportable. L’impuissance à secourir sa famille et l’incompréhension générale pèsent lourd. Elle a dû recourir à une aide psychologique pour supporter le fardeau.

Son avenir est une impasse. L’idée de rejoindre l’Europe, où des millions de ses compatriotes ont trouvé refuge, semble inaccessible. Sans statut de réfugiée reconnu, elle redoute de se retrouver sans ressources. Elle survit dans une précarité financière qui limite ses options.

Son seul espoir, un cessez-le-feu immédiat, lui paraît chimérique. Elle observe, désabusée, l’entêtement des dirigeants et leur indifférence supposée au sort des civils. En attendant un hypothétique lendemain, elle endure, silencieusement, déchirée entre deux patries qui ne sont plus tout à fait les siennes.

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