Politique
Plus de cent opérations étrangères visent déjà la présidentielle française
Les ingérences numériques venues de l’étranger ont atteint un niveau inédit bien avant le premier tour. Derrière les faux contenus, des réseaux pro-russes…


Les ingérences numériques venues de l’étranger ont atteint un niveau inédit bien avant le premier tour. Derrière les faux contenus, des réseaux pro-russes et une économie de la manipulation qui se professionnalise à grande vitesse.
Depuis l’été, la campagne pour l’élection présidentielle, prévue les 18 avril et 2 mai, subit un « ciblage massif et très précoce » d’opérations numériques étrangères. Le service Viginum, chargé de traquer ces manipulations de l’information, a déjà repéré plus de cent de ces opérations. Un volume sans commune mesure avec les scrutins précédents. Pour les européennes et les législatives de 2024, 25 avaient été identifiées. Quatre seulement lors des municipales de mars 2026. Anne-Sophie Dhiver, cheffe adjointe de Viginum, précise que ces tentatives restent pour l’instant « d’un niveau médiocre » et sans véritable visibilité. Mais elle met en garde. Rien ne dit que cela durera. Lors des scrutins passés, l’intensité est montée à mesure que le vote approchait. Trois candidats ont été particulièrement visés jusqu’ici, Gabriel Attal, Raphaël Glucksmann et Edouard Philippe, principalement par les réseaux pro-russes Matriochka et Storm-1516, qui s’attaquent très régulièrement à la France.
Le pays est loin d’être une cible isolée. Selon le service diplomatique de l’Union européenne, 540 campagnes d’information ont visé l’Europe en 2025. Un peu moins de trois sur dix sont liées à la Russie, et 6 % à la Chine. Les autres ne sont pas attribuées officiellement, mais présentent des signes pouvant renvoyer à des infrastructures russes ou chinoises. La France, pilier de l’UE et soutien affiché de Kiev, arrive au deuxième rang des pays européens les plus touchés, derrière l’Ukraine. Les exemples étrangers nourrissent les inquiétudes. Lors des législatives allemandes de 2025, les algorithmes de recommandation du réseau X, propriété d’un soutien de Donald Trump, et de TikTok, dont la maison mère est chinoise, ont favorisé les contenus du parti d’extrême droite AfD, vainqueur du scrutin, d’après l’ONG Global Witness.
En France, Marine Le Pen, candidate du RN, est donnée largement en tête des sondages. Julien Nocetti, chercheur associé à l’Ifri, voit dans une possible collusion entre les récits russes et américains Maga un « vrai risque » pour l’élection. Le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a dénoncé mardi des adversaires de la démocratie qui « donnent tout pour nous déstabiliser », exploitant les divisions, l’immigration, la laïcité ou encore le conflit israélo-palestinien. Le chercheur évoque aussi des acteurs en lien avec Israël, susceptibles d’entrer en jeu si certains candidats se maintiennent haut dans les sondages, à commencer par Jean-Luc Mélenchon, régulièrement accusé d’antisémitisme. Aux municipales de mars, plusieurs candidats LFI avaient déjà été visés par une opération menée par un ancien membre du renseignement israélien reconverti dans la cybersécurité.
Autre nouveauté, la professionnalisation du secteur. Une véritable économie de l’ingérence a vu le jour, avec des prestataires capables d’offrir un soutien technique aux auteurs des manipulations. Techniques d’anonymisation, amplification des contenus, faux comptes plus difficiles à repérer. Viginum observe aussi une montée en flèche des ingérences dites lucratives, motivées non par la politique mais par l’argent. Le principe est simple. Attirer du trafic sur un site grâce à des contenus clivants, puis encaisser les revenus publicitaires. Le phénomène a été repéré pour la première fois en France lors d’un scrutin aux municipales, avec une société privée vietnamienne.
L’intelligence artificielle change la donne. Elle permet de fabriquer « en un temps record » des faux contenus de bien meilleure qualité et de les diffuser à un « rythme inégalé », rappelait Nicolas Roche, secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale, qui chapeaute Viginum. Face à cette menace, le Sénat examine mercredi un projet de loi qui durcit notamment les peines visant les auteurs de fausses informations. Plusieurs candidats de gauche ont déjà jugé cet été que le gouvernement n’allait pas assez loin.
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