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À Elbasan, l’air empoisonne et la corruption protège les coupables

Des fumées noires ont de nouveau étouffé cette ville industrielle du centre de l’Albanie, et les inspecteurs y ont trouvé 318 tonnes de poussières…

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À Elbasan, l'air empoisonne et la corruption protège les coupables

Des fumées noires ont de nouveau étouffé cette ville industrielle du centre de l’Albanie, et les inspecteurs y ont trouvé 318 tonnes de poussières toxiques stockées sans traitement. Depuis des décennies, pollution et scandales financiers se répondent ici, au détriment direct de la santé des habitants.

Pendant plusieurs jours, une fumée âcre a recouvert Elbasan. Elle s’échappait du complexe sidérurgique, et les riverains ont tout de suite pensé à des déchets dangereux en train de brûler. Après deux incendies, les inspecteurs de l’agence nationale pour l’environnement ont découvert ce qu’ils redoutaient. Dans une usine de chrome, 318 tonnes de poussières industrielles toxiques étaient entreposées depuis des mois, sans le moindre contrat prévoyant leur traitement ou leur élimination en sécurité. Située à quatre kilomètres du centre-ville, l’usine AlbChrome, propriété du groupe turc Yildirim, a été fermée temporairement.

Ce nouvel épisode s’ajoute à une longue série de dégâts écologiques dans cette vallée. Dans les années 1970, le régime d’Enver Hoxha y a implanté 500 usines et défiguré les paysages. Depuis la fin du communisme, Elbasan est devenue le visage des ravages de la corruption, et sa population paie de sa santé des scandales à répétition. L’incinérateur censé décontaminer la ville en est l’illustration la plus frappante. Le montage frauduleux remontait jusqu’au cœur de l’Etat, et de hauts responsables ont été condamnés en 2021 pour des infractions pénales ayant aggravé la pollution subie par les habitants. Au bout du compte, l’installation n’a tourné que quelques mois et les déchets ont continué de s’entasser.

En juillet dernier, une cinquantaine de tonnes de déchets ont brûlé à quelques mètres des habitations. Les relevés ont montré des niveaux de furanes, de dioxines, de méthane et d’autres composés organiques volatils plus de sept fois supérieurs aux normes, relève un professeur de chimie membre de l’Académie des sciences. Fatmira Serjani, sexagénaire asthmatique depuis des années, se souvient de nuits terribles et de matinées accablantes. La voix cassée, entre deux bouffées d’oxygène, elle raconte avoir failli mourir lors d’une crise aiguë. C’est elle qui a porté la première plainte contre les autorités pour leur responsabilité dans la pollution de l’air, visant l’exploitant de la décharge et la mairie. Pour son avocat, l’incendie était probablement volontaire, une accusation courante dans le coin. L’administrateur de la décharge a depuis été arrêté, soupçonné de corruption.

Le reste du tableau n’est guère plus rassurant. De nouvelles usines tournent parfois sans filtre et ajoutent leurs émissions aux quelque deux millions de tonnes de produits dangereux hérités de l’époque communiste. Chrome, nickel, zinc, ces substances finissent dans l’eau, glissent dans la rivière voisine qui irrigue les terres, puis se retrouvent dans les fruits et légumes des assiettes. Dans des villages proches d’usines, comme Balldre et Bradashesh, l’air chargé de gaz nocifs préoccupe les spécialistes. Une professeure de biochimie de l’université des sciences médicales de Tirana rappelle que des concentrations élevées de particules fines sont étroitement liées à davantage de bronchites chroniques et de maladies pulmonaires obstructives. À Bradashesh, une enseignante retraitée de 61 ans montre sa radiographie et son diagnostic de bronchite bilatérale. Sa formule résume tout. Même le soleil y est noir comme ses poumons. Les fenêtres restent closes et tout, jusqu’aux oranges du jardin et au linge qui sèche, se couvre de poussière noire.

Les enfants trinquent aussi. Dans la classe de sa petite nièce, tout le monde tousse, et la fillette de huit ans raconte que les sécrétions nasales virent au noir dès qu’un rhume arrive. Les signalements de cancers et de maladies génétiques augmentent depuis des années dans la région, soulignent des experts de l’environnement. Un ingénieur reconnu dans ce domaine évoque des défaillances cérébrales provoquées par le plomb, surtout chez les plus jeunes, et des problèmes génétiques chez le bétail comme la volaille. Un rapport publié en 2023 évaluait la mortalité liée à la pollution de l’air en Albanie à 56 décès pour 100 000 habitants, presque trois fois la moyenne européenne. Encore faudrait-il pouvoir mesurer. Aucune station de surveillance de l’air ne fonctionne depuis des années, et les autorités n’ont fourni aucun chiffre sur l’impact sanitaire. En 2011, l’Union européenne avait versé 400 000 euros pour équiper quatre villes. Le matériel livré deux ans plus tard était à l’arrêt douze ans après, faute d’argent et d’entretien. À Elbasan, les stations installées par la mairie sont tombées en panne très vite. Pour un biologiste primé pour son engagement environnemental, le problème tient moins au manque de moyens qu’au détournement de fonds publics, sans compter une opacité entretenue pour masquer la vérité sur la pollution.

L’affaire des incinérateurs fantômes en dit long. Lancés en 2017 pour réduire la pollution à la source grâce à près de 150 millions d’euros publics, attribués sous forme de concessions à Elbasan, Fier et Tirana, ces projets ont viré au scandale de corruption. À Elbasan, l’équipement à 26 millions d’euros n’a quasiment jamais servi et il n’en reste qu’une carcasse rouillée posée sur une colline. À Fier, celui de 23 millions n’a jamais fonctionné. À Tirana, les 100 millions ont disparu avant même que le projet existe, entre papiers signés et publicités diffusées. L’ancien ministre de l’Environnement a été reconnu coupable d’avoir touché 3,7 millions d’euros de commissions. D’autres responsables ont été poursuivis, dont un ancien vice-Premier ministre en fuite en Suisse depuis 2023, qui conteste les accusations. De nouvelles poursuites ont visé douze personnes pour blanchiment au sein d’un groupe criminel, parmi lesquelles deux hommes d’affaires recherchés par Interpol, également accusés de fraude aux graves conséquences. Ils auraient empilé des sociétés écran et emprunté des identités albanaises, néerlandaises et italiennes pour dissimuler les vrais propriétaires des concessions. Le consortium de Tirana a d’abord créé une holding aux Pays-Bas, avant d’enregistrer sous le même nom une société de droit albanais destinée à parapher le contrat quelques jours plus tard. Environ 120 millions d’euros auraient ainsi été encaissés.

Quand ils ne brûlent pas, les déchets nourrissent d’autres trafics. Une cargaison de plus de 100 conteneurs, soit 2 100 tonnes de déchets toxiques illégaux, a été renvoyée vers l’Albanie par les autorités thaïlandaises, alertées par le contenu. Le navire était parti avec des papiers officiels évoquant de l’oxyde de fer, dont l’exportation est autorisée. Les analyses menées au retour ont révélé des poussières dangereuses et toxiques issues du four à arc électrique d’une aciérie d’Elbasan, une conclusion confirmée par le parquet local. Trente-trois mandats d’arrêt ont été émis contre des douaniers et des employés de l’agence pour l’environnement, et trois Turcs ainsi qu’un Allemand sont recherchés. L’enquête se poursuit, tandis que les conteneurs ont été entreposés au printemps à Vrinë, tout près d’une zone résidentielle. Pour les magistrats, il ne s’agit pas d’un crime isolé mais d’une série d’actes illégaux aux lourdes conséquences pour l’environnement, la santé et les douanes.

Cette accumulation finit par peser sur les ambitions européennes du pays. La commissaire à l’élargissement l’a répété cette année, la meilleure législation anticorruption ne sert à rien si elle n’est pas réellement appliquée sur le terrain. La lutte contre la corruption reste un élément clé pour rejoindre l’Union, et le droit albanais devra s’aligner sur les règles communes en matière de déchets, d’eau et d’air. Le rapport annuel sur l’élargissement relève des progrès tangibles, mais beaucoup dépendra de la capacité des magistrats anticorruption à rester indépendants, alors que les pressions sur eux s’intensifient. Le pays vise une entrée dans l’Union à l’horizon 2030 et a annoncé la création d’un opérateur national du traitement des déchets aux normes européennes. À Elbasan, en attendant, l’air reste chargé et les poumons noirs.

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