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L’ube, vedette violette des réseaux sociaux, met les cultivateurs philippins sous pression
Ce tubercule violet venu des Philippines s’est imposé dans les cafés et sur les réseaux sociaux du monde entier. Problème, l’archipel n’arrive plus à…


Ce tubercule violet venu des Philippines s’est imposé dans les cafés et sur les réseaux sociaux du monde entier. Problème, l’archipel n’arrive plus à suivre la cadence et préfère verrouiller ses frontières.
De Tokyo à Manille, difficile d’échapper à cette teinte lilas qui colonise les vitrines. L’ube, tubercule cultivé aux Philippines depuis des millénaires, est devenu en quelques années l’ingrédient chouchou des coffee shops et des fils Instagram. On le croise dans les boissons, les gâteaux, les glaces, les pâtes à tartiner, et jusqu’à certains produits de maquillage. Le plus souvent, il se présente en poudre, en extrait, en pâte ou en purée congelée. Au Japon, l’importateur JP Mercado raconte que la demande s’est propagée à une vitesse folle, après que la mode a d’abord enflammé la Corée du Sud voisine. Son entreprise livre des hôtels de luxe et des cafés, et pour lui, les réseaux sociaux ont joué un rôle déterminant. Dans une boutique de glaces tokyoïte, on regarde la poudre se mêler lentement à la crème, jusqu’à lui offrir cette robe mauve reconnaissable entre mille.
L’ube n’a pourtant rien d’une nouveauté. Il pousse dans les potagers de l’archipel depuis au moins cinq mille ans. Quand les réserves de riz s’épuisent, on le fait bouillir pour le servir à sa place. Sa chair légèrement sucrée, avec des accents de noisette et de vanille, en a fait un plat de fête, souvent marié au riz gluant et au lait de coco. Pendant la pandémie de Covid, un engouement pour le pain à l’ube a fait décoller la demande sur place. Kym Trivino, étudiante croisée dans un grand centre commercial de Manille, sirote un mélange matcha-ube et l’assume volontiers, se disant complètement obsédée. La boulangère Diane Bustos propose quant à elle sept variétés de cookies à l’ube. À ses yeux, le tubercule a détrôné le matcha, et les Philippines peuvent légitimement en être fières.
Sauf que cet enthousiasme mondial place le pays dans une position délicate. La production ne suit pas. Les cultivateurs, essentiellement de petites exploitations, peinent à décrocher des financements et manquent d’installations pour stocker puis transformer leur récolte. Al Bonifacio, 59 ans, travaille des terres au sud de Manille. Il résume la crainte de toute une profession, celle de voir le monde se tourner vers un autre fournisseur si les Philippines ne parviennent pas à approvisionner le marché. Le calendrier n’arrange rien. Entre la mise en terre et la récolte, il faut patienter au moins neuf mois. Une éternité pour beaucoup d’agriculteurs, qui préfèrent des cultures plus rapides, haricot, courge ou melon amer. Al Bonifacio dit avoir sillonné le pays en quête d’ube frais pour honorer ses commandes destinées à l’export. Autre frein, la disponibilité des plants. L’agricultrice Leonilyn Ladao explique que les terres ne manquent pas, mais que le matériel végétal de qualité n’est pas toujours au rendez-vous.
Les chiffres donnent la mesure du décalage. L’an dernier, la production a plafonné à 12 483 tonnes, son plus bas niveau en cinq ans, selon Jose Zalde Samson, du Bureau de l’industrie végétale. Les typhons qui ont balayé des régions propices à cette culture expliquent en partie ce recul. La tendance semble toutefois se redresser, avec une progression de 17 % au premier semestre 2026 sur un an, d’après les données officielles. Jose Zalde Samson rappelle qu’avant la mode de l’ube, le marché restait confidentiel. L’État cherche désormais à muscler l’offre et planche sur les moyens de ramener la saison de croissance à six mois.
Reste un enjeu de taille, garder la main sur la matière première. La Thaïlande et le Vietnam lorgnent eux aussi sur cette tendance planétaire. Pour éviter que d’autres s’emparent des variétés philippines et leur fassent ensuite concurrence, le gouvernement a choisi d’interdire l’exportation du tubercule frais. Le ministre de l’Agriculture Francisco Tiu Laurel a expliqué vouloir empêcher des pays d’utiliser des variétés philippines pour rivaliser avec l’archipel. Une position que partage Al Bonifacio, pour qui l’ube mérite avant tout d’être protégé.
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