Europe
En Serbie, un humoriste vedette perd son antenne à quelques jours du vote
Zoran Kesic faisait rire des centaines de milliers de Serbes chaque semaine. À l’approche des législatives, son émission a disparu de la grille et il…

Zoran Kesic faisait rire des centaines de milliers de Serbes chaque semaine. À l’approche des législatives, son émission a disparu de la grille et il diffuse désormais ses charges politiques sur YouTube.
Les législatives anticipées de dimanche ne ressemblent à aucune autre. D’un côté, le Parti progressiste serbe d’Aleksandar Vucic, l’ancien président, et sa machine électorale bien huilée. De l’autre, un mouvement étudiant né dans la rue il y a presque deux ans et devenu, manif après manif, une force politique capable de se présenter pour la première fois devant les urnes. Un pays de 6,6 millions d’habitants, deux camps, et une question qui revient dans toutes les conversations.
Zoran Kesic avait planté le décor avant tout le monde. En ouverture de son émission satirique, il avait prévenu, « ces élections décident si nos enfants resteront ici ». Depuis, « 24 minutes avec Zoran Kesic » a quitté la grille. Raison officielle invoquée, des raisons commerciales. La justification fait grincer des dents quand on connaît l’audience du programme. Le présentateur, célèbre bien au-delà des frontières serbes, trouve absurde que l’un des rendez-vous les plus suivis du pays n’ait plus sa place à l’antenne. Et il l’affirme sans détour, le pouvoir veut faire taire toute voix critique. Ses chroniques mordantes, il les publie maintenant sur YouTube.
Son cas n’a rien d’isolé. Des observateurs des médias le répètent depuis des années, les voix indépendantes reculent pendant que les contenus favorables au gouvernement débordent. Un chiffre suffit à le montrer. Un meeting du parti au pouvoir a été retransmis en direct par 46 chaînes de télévision, dans un pays qui compte 6,6 millions d’habitants. En face, les tabloïds proches du pouvoir pilonnent les adversaires à coups d’injures, sur papier, sur leur portail et sur leur antenne.
Le constat se lit aussi dans les classements. Reporters sans frontières place la Serbie au 104e rang sur 180 pays pour la liberté de la presse, et à la dernière place des quarante États de la zone Union européenne-Balkans. Plus lourd encore, c’est le seul pays de cette zone d’où des journalistes ont été poussés à l’exil à cause de leur travail. Aleksandar Radic en fait partie. Ce spécialiste des questions de défense a quitté le pays après avoir documenté l’usage présumé d’une arme sonique contre des manifestants à Belgrade en mars 2025, un usage que les autorités ont démenti. Son analyse d’un engin photographié sur place avait été reprise partout, en Serbie comme à l’étranger. Lui parle d’une hostilité grandissante venue du système. La police l’a interrogé, a perquisitionné son logement et son bureau, avant de l’accuser de complot contre l’ordre constitutionnel. Il vit aujourd’hui hors de Serbie, dans un lieu tenu secret.
Le paysage audiovisuel bouge aussi par le haut. La chaîne Nova, qui employait Zoran Kesic, a changé de direction après le rachat de sa maison mère Adria News Network par un fonds portugais, Alpac Capital. Ce groupe gérait plusieurs médias indépendants des Balkans occidentaux. La nouvelle donne inquiète les rédactions, y compris à N1, l’une des chaînes les plus regardées et les plus critiques envers le pouvoir. La direction assure que les standards professionnels seront préservés. Des journalistes de Nova, de N1 et d’autres portails ont quand même manifesté pour la survie des médias. À Nova, la rédaction a reçu un choix très simple, travailler sous l’autorité de nouveaux rédacteurs en chef ou partir avec une indemnité.
Changer les équipes dirigeantes quelques semaines avant un scrutin ne cadre pas avec les standards européens, avertit Pavol Szalai, responsable à Reporters sans frontières. Le risque, dit-il, c’est de priver les électeurs d’une information indépendante. La décision de ne pas renouveler le contrat de Zoran Kesic a fait descendre des centaines de personnes dans les rues de Belgrade. Son show continue de rassembler plus de 700 000 abonnés sur YouTube, et l’intéressé assure que ses vannes font rire jusque dans l’électorat des partis au pouvoir. Pour Pavol Szalai, la cible était évidente, « les dictateurs détestent l’humour ». Passer au numérique n’a pas coûté grand-chose à une star aussi installée. Reste une inquiétude, celle de ses confrères moins connus. Où iront-ils.
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