Nous rejoindre sur les réseaux

Société

Des frigos piratés et une assiette bien plus fragile qu’on ne l’imagine

Une cyberattaque a mis à mal les installations frigorifiques de nombreux supermarchés, entraînant la perte de produits frais. Pour l’expert Stéphane…

Article

le

Des frigos piratés et une assiette bien plus fragile qu'on ne l'imagine

Une cyberattaque a mis à mal les installations frigorifiques de nombreux supermarchés, entraînant la perte de produits frais. Pour l’expert Stéphane Linou, ce coup de semonce éclaire une vulnérabilité bien plus profonde de notre approvisionnement alimentaire.

Tout a commencé par un piratage. Les chambres froides de nombreux supermarchés ont été prises pour cible lors d’une cyberattaque d’une ampleur inédite. Conséquence directe, des produits frais détruits, bons à jeter avant même d’atteindre les rayons. Derrière le gâchis visible se cache un constat moins spectaculaire mais bien plus lourd. Notre manière de nous nourrir repose sur des rouages informatiques et logistiques dont on mesure mal la fragilité.

Stéphane Linou, expert associé au laboratoire sécurité défense du Conservatoire national des arts et métiers, ne s’étonne pas. Dans un livre-enquête paru en 2019, Résilience alimentaire et sécurité nationale, il imaginait déjà ce qu’une cyberattaque capable de paralyser la chaîne d’approvisionnement provoquerait. Son verdict n’a rien de rassurant. Le lien entre ce que nous mangeons et notre sécurité collective n’est pensé nulle part, ni chez les producteurs, ni chez ceux qui veillent sur le pays, ni chez ceux qui gouvernent. Si les flux venaient à se bloquer, les troubles à l’ordre public suivraient. Tous les maillons seraient saturés, du sous-marin au vigile de supermarché.

Un précédent existe pourtant. Pendant les premiers jours du confinement de 2020, la simple incertitude sur le maintien des transports a suffi à faire naître des tensions, parfois des bagarres, dans les supermarchés. Et pour l’expert, pas besoin de chars pour faire la guerre. Bloquer les chaînes d’approvisionnement suffit.

La fragilité tient d’abord aux flux. 98 % de ce qui remplit nos assiettes arrive d’autres régions et d’autres nations, tandis que 97 % de ce que nous produisons part ailleurs. Le tout interconnecté avec l’informatique. Nous tirons aussi 70 % de notre alimentation des grandes surfaces, et ce que produisent nos territoires manque de variété. À cela s’ajoutent des populations peu préparées, devenues intolérantes à la frustration, des savoir-faire de base perdus comme cuisiner, et des stocks inexistants, que ce soit chez les particuliers, dans les collectivités ou au niveau stratégique de l’État.

Que faudrait-il changer ? D’abord autoriser les collectivités locales à réclamer du local dans leurs appels d’offres, ce que la réglementation européenne interdit aujourd’hui. Éloigner l’assiette du producteur multiplie les intermédiaires et, avec eux, les portes d’entrée pour les virus et autres menaces. Cuisiner des produits locaux, correctement payés à ceux qui les cultivent, c’est fabriquer de la sécurité sur un territoire, car cela maintient en vie des infrastructures nourricières de proximité.

L’expert plaide aussi pour financer les projets alimentaires territoriaux et les hisser en haut des priorités locales. Il verrait bien un deuxième A s’ajouter à la future PAC, pour en faire une politique agricole et alimentaire commune, avec des fonds dédiés au retour de la production et de la consommation dans les territoires.

Reste le cas de la grande distribution, que la Cour des comptes a appelé à intégrer aux diagnostics de vulnérabilité, après avoir pointé dès 2022 des faiblesses structurelles sur la sécurité des approvisionnements. Sur ce point, Stéphane Linou prévient. Quelles que soient les protections mises en place, on ne sera jamais totalement à l’abri. Nous quittons un monde d’abondance pour un monde instable, où les pénuries reviendront régulièrement. Sa réponse tient en une image. Cesser de mettre tous ses œufs dans le même panier. Constituer des stocks tampons, réapprendre à cuisiner, refuser de déléguer son alimentation aux grandes surfaces et à leur fragilité. Elles ne sont pas inutiles, mais tout miser sur elles n’a rien de responsable.

À lire aussi

Click to comment

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Les + Lus