Europe
À Krapets, la guerre d’Ukraine vient frapper à la porte
Sur la côte bulgare de la mer Noire, des drones ont coulé des navires marchands et fait disparaître 21 marins. Dans ce village de 200 habitants, chacun…


Sur la côte bulgare de la mer Noire, des drones ont coulé des navires marchands et fait disparaître 21 marins. Dans ce village de 200 habitants, chacun comprend que le conflit ukrainien n’est plus si loin.
À Krapets, on vivait au rythme des potagers et des étés touristiques. Puis une rumeur a traversé les nuits. Certains jurent avoir perçu une détonation. D’autres balaient l’idée, la mer étant trop agitée et trop bruyante pour laisser filer un tel son. Stefan Irinkov, 82 ans, veille tard. Vers une heure ou une heure et demie du matin, il a bien entendu quelque chose, sans y prêter attention. Le lendemain, le 14 octobre, il apprend qu’un navire a été atteint au large du village.
Car la guerre a débarqué dans la zone économique exclusive bulgare, une première depuis l’invasion russe. Quatre navires marchands ont été frappés le 6 et le 13 octobre. Deux ont sombré. Vingt et un marins restent portés disparus. Le HS Dignity, qui arbore le pavillon de la Guinée-Bissau, a été touché à 17 milles marins de Krapets, soit 27 kilomètres. Sur les 16 hommes d’équipage, cinq seulement ont pu être sauvés. Quatre d’entre eux, trois Syriens et un Égyptien, ont été ramenés un soir au port de Varna par les garde-frontières. Ils n’ont pas souhaité s’exprimer.
Dans ce hameau de quelque 200 âmes, coincé entre le rivage et la frontière roumaine distante d’une dizaine de kilomètres, le choc est d’abord moral. « Qu’est-ce que je peux en penser ? On entre en guerre », lâche Stefan Irinkov, sécateur en main. Todorin Ibovski, 66 ans, chirurgien, en doute. Pour lui, aucun son ne peut remonter jusqu’ici, les explosions se produisent plus au large.
La classe politique avance elle aussi à tâtons. Le Premier ministre Roumen Radev, ancien pilote militaire, exige des preuves concrètes avant de désigner un responsable des frappes. Il a tout de même reconnu que le résultat penche vers la Russie. Dans ce pays membre de l’Union européenne et de l’Otan, une partie de l’opinion conserve de la sympathie pour Moscou. « La Bulgarie est divisée en deux », résume Jivko Jeliazkov, 64 ans, avant de trancher lui-même. Ce sont les Russes. La guerre, dit-il, se rapproche. Elle se ressent aussi dans le portefeuille, avec une saison touristique très mauvaise, des carburants et une électricité plus chers, et des prix qui grimpent partout.
Le décor a changé pour toute la région. La mer Noire, que les Anciens nommaient Pont-Euxin, la mer hospitalière, s’est muée en champ de bataille. Quelque 163 navires civils et commerciaux y auraient été visés sur les huit premiers mois de 2026. La Bulgarie, la Roumanie et la Turquie, toutes riveraines, encaissent. Valeri Baronov, 71 ans, entrepreneur du village, ne s’étonne plus de rien. La guerre, affirme-t-il, frappe à la porte depuis longtemps. Il juge son pays perméable et voit dans l’Otan sa seule protection. Lui non plus n’a rien entendu des frappes, le bruit des vagues couvrant tout le reste. Ce qu’il attend désormais, c’est ce que la mer rejettera sur le sable. Tout l’été, il a ramassé des débris de drones.
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