Nous rejoindre sur les réseaux

Monde

Près de 20 000 attaques contre les soins de santé en dix ans et presque aucune justice

Les organisations humanitaires encaissent de plein fouet les violences visant les structures médicales. Entre protections renforcées et enquêtes bloquées…

Article

le

Près de 20 000 attaques contre les soins de santé en dix ans et presque aucune justice

Les organisations humanitaires encaissent de plein fouet les violences visant les structures médicales. Entre protections renforcées et enquêtes bloquées, elles pressent les États d’assumer enfin leurs responsabilités.

Pendant longtemps, arborer un badge humanitaire suffisait presque à se mettre à l’abri. Les équipes étaient perçues comme neutres et impartiales, donc épargnées. Ce temps est révolu. Depuis plus de vingt ans, le constat est sans appel. Ce qui relevait de l’exception est devenu une méthode. Hôpitaux, ambulances, stocks de médicaments figurent désormais parmi les cibles récurrentes des conflits armés.

Les données donnent la mesure du phénomène. Une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée en 2016, enjoint aux États de prévenir et de réprimer les violences contre les services de santé. Sur la dernière décennie, plus de 19 690 attaques ont tout de même été recensées. Près des deux tiers portent la marque d’acteurs étatiques. Les premières victimes sont les travailleurs locaux, qui comptent pour 80 à 90 % des personnes touchées. Leur faiblesse tient à une réalité simple, leurs organisations disposent de bien moins de leviers pour réduire les risques.

Pour encaisser, les ONG ont bâti un arsenal de précautions. Pas d’arme dans les structures médicales. Des règles précises sur les accompagnants des patients. La transmission des coordonnées GPS des hôpitaux. Des capteurs embarqués sur les véhicules. Les équipes se réduisent, le personnel dort parfois sur place pour éviter les trajets. D’autres misent sur le dialogue en amont avec les chefs communautaires ou religieux, ou démontent en ligne les rumeurs qui cherchent à les décrédibiliser. Ces boucliers, pourtant, ne suffisent pas.

Le problème est plus profond qu’un manque de moyens. Du côté de Médecins sans frontières, on pointe un glissement. La charge de la protection a été transférée aux humanitaires eux-mêmes. Autrefois, il revenait aux parties au conflit de distinguer civils et combattants, de prendre les précautions nécessaires et de garantir la sécurité des acteurs de l’aide. Ce cadre s’est effrité.

Quand une attaque survient, les ONG rassemblent preuves et témoignages, puis les transmettent aux autorités compétentes. Sauf que très souvent, ces autorités ont volé en éclats ou disparu. Une responsable de l’ONG Care résume la situation en évoquant des rapports adressés à des systèmes en ruine. Des relais existent pourtant. Le système de surveillance des attaques contre les soins de santé, piloté par l’OMS, collecte et diffuse les données. La Commission internationale humanitaire d’établissement des faits peut, elle, enquêter sur les violations présumées du droit international humanitaire. Mais elle doit obtenir le consentement des parties concernées. Résultat, deux enquêtes seulement ont abouti, l’une en 2017 après un incident mortel impliquant un véhicule blindé de l’OSCE en Ukraine, l’autre sur la mort de sept employés de World Central Kitchen à Gaza en 2024, après le feu vert de la Pologne.

Le paradoxe saute aux yeux. Plus les incidents sont signalés, moins la redevabilité suit, de quoi décourager ceux qui voudraient témoigner. Les poursuites devant les tribunaux restent rares, freinées par un mélange d’obstacles probatoires et politiques. Les accusations de perte de protection fusent vite, mais les éléments censés les étayer ne circulent presque jamais, classés secret défense par ceux qui les détiennent. Et quand un État enquête, c’est souvent sur lui-même. MSF a ainsi déploré la décision de l’armée israélienne de ne pas se pencher sur les attaques qui ont tué et blessé ses employés à Gaza. Une lueur subsiste malgré tout. À force, la répétition des attaques peut devenir une preuve en soi.

Reste un dilemme que les humanitaires connaissent bien. Dénoncer les parties à un conflit tout en restant présents sur le terrain expose ce qui les protège, leur neutralité vis-à-vis de ces mêmes parties, et avec elle l’accès aux populations, la sûreté des équipes et des patients. Du côté de Médecins du Monde, on assume cette tension. Les ONG font leur travail. Aux États et à la justice de faire le leur, en ouvrant de véritables enquêtes. Et lorsqu’il faut trancher, la priorité reste intacte, mettre à l’abri les équipes, les patients et les programmes.

À lire aussi

Click to comment

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Les + Lus