Europe
Izmir se retourne contre son maire après son passage chez Erdogan
Cemil Tugay, maire d’Izmir, a quitté l’opposition pour rejoindre le parti de Recep Tayyip Erdogan. Dans ce bastion laïc tenu par ses adversaires depuis 27…


Cemil Tugay, maire d’Izmir, a quitté l’opposition pour rejoindre le parti de Recep Tayyip Erdogan. Dans ce bastion laïc tenu par ses adversaires depuis 27 ans, la ville ne cache pas sa colère.
Mercredi, à Ankara, Recep Tayyip Erdogan a présenté sa nouvelle recrue. Cemil Tugay, maire d’Izmir, a officiellement rejoint le Parti de la justice et du développement, l’AKP, lors d’une réunion de son groupe parlementaire retransmise en direct à la télévision. L’ambiance était presque à la fête, le président turc épinglant sur son invité l’insigne de la formation. Devant les caméras, l’élu a promis de remettre Izmir sur pied, de régler ses problèmes et de la reconstruire presque entièrement. Le symbole est fort. Troisième ville du pays, sur la côte égéenne, Izmir échappait à l’AKP depuis 27 ans, tenue par l’opposition laïque.
Dans les rues, la réaction n’a pas traîné. Des centaines d’habitants se sont rassemblés le soir pour protester, mais la police a fermé l’accès à plusieurs places du centre-ville. Les slogans fusaient, sans ménagement. « Tugay traître », « Izmir, ne dors pas, lève-toi pour ta volonté », « Izmir est libre et restera libre ». Des riverains ont aussi pris la parole. Un retraité, Kadir Ozturk, a ressorti une phrase du maire lui-même, qui affirmait en janvier que sa mère le rejetterait et que sa femme le quitterait s’il rejoignait l’AKP. « Si j’étais à la place de sa mère, je n’oserais plus me montrer en public. Sa femme devrait le quitter », lance-t-il. Ferhat Kasaba, gérant d’une compagnie d’assurances de 56 ans, qualifie tout cela de « vol pur et simple », entre le fait de « se vendre » et de « confisquer des votes ». Melihat Aggul Ozdogan, 60 ans et originaire de la ville, confie n’avoir jamais été aussi mal. Pour le député Ali Mahir Basarir, du Yeni Parti, principale force d’opposition, le maire ferait mieux de changer de visage, car il ne pourra plus se promener dans Izmir avec celui qu’il a.
La colère ne s’est pas limitée aux mots. Une douzaine de figures culturelles de la ville ont claqué la porte pour marquer leur refus, parmi lesquelles le directeur artistique des théâtres d’Izmir, neuf membres du conseil consultatif du théâtre municipal et un poète qui dirige le Festival de littérature. Malgré le ralliement du maire, l’AKP reste minoritaire au conseil métropolitain, toujours dominé par l’opposition.
Cette défection s’inscrit dans un contexte lourd. L’opposition turque affronte une répression intense, entre arrestations et procès que de nombreux observateurs jugent politiques. Depuis la large victoire du CHP aux municipales de mars 2024, qui avait infligé une défaite sévère à l’AKP et à Erdogan, la pression n’a cessé de monter. Six maires de province ont été arrêtés, dont celui d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, ainsi que 29 maires de district, dont 13 dans la seule Istanbul. Et les ralliements se succèdent. Avant Cemil Tugay, au moins 17 maires de l’opposition avaient déjà rejoint l’AKP.
Élu en mars 2024 avec 48,97 % des voix, Cemil Tugay a démissionné de son parti en juin, après une décision de justice controversée qui a plongé le CHP dans la tourmente et provoqué l’éviction de son chef, Özgür Özel. Ce dernier a ensuite fondé le Yeni Parti, aujourd’hui principale formation d’opposition. Lui n’a pas suivi ce mouvement, assurant vouloir rester indépendant et démentant pendant des mois les rumeurs sur un rapprochement avec l’AKP. Pour l’analyste politique Berk Esen, ce revirement prolonge « la stratégie de l’AKP » destinée à effacer sa défaite aux locales de 2024, répression comprise. Les maires ne changent pas de camp par conviction idéologique, beaucoup le font « par peur », souligne-t-il.
La veille, Özgür Özel avait dénoncé les pressions, les menaces et le chantage subis par les élus d’Izmir. Ceux qui ont résisté, quitte à aller en prison, et qui n’ont pas trahi leurs amis ni leur parti, sont selon lui « nos frères jusqu’à la mort ». Ceux qui les ont vendus sont des « traîtres ». Et ceux qui les ont achetés, des « voleurs de la volonté nationale ».
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