Europe
À Kiev, la vie s’organise entre drones, ponts visés et générateurs
La capitale ukrainienne encaisse des frappes russes d’une intensité inédite depuis mars 2022, et les ponts du Dniepr figurent désormais parmi les cibles.…


La capitale ukrainienne encaisse des frappes russes d’une intensité inédite depuis mars 2022, et les ponts du Dniepr figurent désormais parmi les cibles. Entre trajets sous alerte, coupures de courant et sirènes devenues routine, les habitants s’adaptent comme ils peuvent.
Alina Biriouk attend son bus sur une rive de Kiev, et la peur ne la quitte plus. Rejoindre l’autre côté du Dniepr était autrefois une simple formalité. Aujourd’hui, ce trajet se fait sous la menace des drones russes. Deux des huit ponts de la capitale ont été visés ces derniers jours par des engins à réaction, difficiles à intercepter, qui provoquent des embouteillages monstres. Celui que doit emprunter Alina a été frappé à deux reprises. Elle s’y trouvait, à pied, quand les alarmes ont retenti et que la défense antiaérienne s’est activée. Des passants criaient de se mettre à l’abri. Elle a couru avec sa mère. « Je lui ai dit, je me fiche que ton cœur fasse mal, ça passera. Mais si un drone Shahed arrive, là c’est fini », raconte-t-elle.
Deux jours plus tard, la revoilà devant le pont. Il lui faut atteindre la rive ouest pour récupérer une nouvelle carte bancaire. « C’est juste cinq minutes, il suffit d’atteindre l’autre rive », souffle-t-elle face aux bouchons du matin. « Les gens ont un travail, des études, des choses à faire. » Sauf que le quotidien, dans la capitale ukrainienne, est devenu une épreuve de plus en plus rude. Jour et nuit, la ville subit des attaques d’une intensité inégalée depuis mars 2022. Le maire, Vitali Klitschko, parle d’une situation « extrêmement dramatique » et accuse Moscou de « saccager » la ville en frappant ses infrastructures. « Avant, ça n’arrivait que la nuit. Maintenant, c’est tous les jours, le jour comme la nuit », témoigne Mykyta Kovaltchouk.
Ce jeune homme de 28 ans, un hot-dog à la main, profite des derniers rayons du soleil d’automne, dans une accalmie inhabituelle sans sirènes. Mais il entend les explosions chaque jour, chez lui comme au travail. À quelques centaines de mètres, des voitures calcinées rappellent la frappe qui a touché l’Académie des sciences d’Ukraine, y laissant un trou béant. « La vie devient de plus en plus difficile. Mais on s’adapte d’une façon ou d’une autre », lâche-t-il. Une adaptation permanente, alors que Moscou élargit ses cibles. Centres commerciaux, plateformes logistiques postales, chemins de fer, fournisseurs d’accès à internet, centres de données, et désormais les ponts.
Dans une rue de la capitale, un ronronnement familier est de retour. Malgré des températures encore douces, de nombreux magasins testent leurs groupes électrogènes, pour ne pas être pris au dépourvu à l’approche d’un hiver qui s’annonce rude. « On se prépare », dit Ksénia Dokanova, 28 ans, gérante d’un restaurant. Elle a testé le sien la semaine dernière, une imposante machine rouge qui tourne au diesel. Cet hiver, il pourrait devenir indispensable. Les frappes russes contre les infrastructures s’intensifient, et le générateur doit permettre à son restaurant de cuisine criméenne de continuer à servir pendant les longues coupures de courant. L’année dernière, ces attaques systématiques avaient plongé Kiev dans le noir et le froid pendant des jours. Cette fois, Ksénia tente de tout anticiper, mais sa liste de mesures de secours ne cesse de s’allonger.
« Il pourrait y avoir des perturbations dans l’approvisionnement alimentaire », explique-t-elle. « Le pire qui puisse arriver à un restaurant, c’est de ne plus avoir d’eau. Nous avons des réservoirs de secours, mais ils ne tiendront pas longtemps. » Après des frappes contre des opérateurs de téléphonie, son équipe cherche des solutions pour continuer à travailler sans internet. Elle se demande aussi comment ses employés vivant sur la rive est pourront rejoindre le restaurant en sécurité. Une sirène annonçant des drones se met à hurler au-dessus des passants. Dans le restaurant, personne ne bouge. « Les gens s’y sont tellement habitués qu’ils n’ont plus cette réaction. Ils mangent leur soupe et continuent simplement ce qu’ils étaient en train de faire », dit-elle.
Ksénia aussi prête à peine attention aux explosions qui rythment le quotidien de la capitale. Jusqu’à un certain point. « À un moment donné, vous vous asseyez dans un trolleybus et vous vous mettez juste à pleurer », confie-t-elle. Avant de conclure. « À quoi bon pleurer ? Il faut juste avancer. »
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