Nous rejoindre sur les réseaux

Société

Cancer du sein au travail, cette bataille judiciaire que presque personne ne gagne

Chaque année en France, près de 13.000 femmes meurent d’un cancer du sein et certaines soupçonnent leur métier d’en être responsable. Prouver ce lien…

Article

le

Cancer du sein au travail, cette bataille judiciaire que presque personne ne gagne

Chaque année en France, près de 13.000 femmes meurent d’un cancer du sein et certaines soupçonnent leur métier d’en être responsable. Prouver ce lien devant un tribunal relève pourtant du parcours du combattant.

Le cancer du sein reste le plus meurtrier chez les femmes, et la campagne Octobre rose rappelle chaque automne l’importance du dépistage. Ce que l’on évoque beaucoup moins, c’est son caractère multifactoriel. Autrement dit, plusieurs causes peuvent se conjuguer pour déclencher la maladie. Parmi elles, les conditions de travail. Un cancer est considéré comme professionnel lorsqu’il découle directement d’une exposition à un risque physique, chimique ou biologique, ou des façons mêmes dont le métier est exercé. Sauf que dans les faits, la reconnaissance reste rare, très rare.

Pourquoi un tel blocage ? Parce que le cancer du sein ne figure sur aucun des fameux « tableaux » de maladies professionnelles. Ces listes, négociées entre syndicats et patronat puis validées par le ministère du Travail, ouvrent droit à une indemnisation forfaitaire dès que des critères précis sont réunis. Le sein n’y est pas. Résultat, chaque femme doit aller en justice démontrer que son activité a pesé de façon directe et essentielle dans l’apparition de sa maladie. Un niveau de preuve redoutable. « Essentiel veut dire qu’il n’y a pas d’autres facteurs pouvant favoriser l’apparition d’un cancer, c’est très compliqué à démontrer », reconnaît le docteur Alain Randon, médecin de l’association Ramazzini, qui ausculte l’exposition professionnelle de patientes accompagnées par des associations de victimes. Son équipe ne valide que la moitié des dossiers, ceux quasiment dépourvus de « facteurs confondants », comprenez un tabagisme lourd ou des antécédents familiaux de cancers du sein, des ovaires ou de l’utérus.

Le médecin compare le poids de chaque élément. Vingt ans de travail nocturne, une exposition aux rayonnements ionisants ou un stress chronique qui affaiblit les défenses immunitaires pèseront lourd face à dix paquets de cigarettes par an, une prise de poids ou cinq à dix ans de pilule. Sur le plan scientifique, les indices s’accumulent pourtant. L’agence anti-cancer de l’OMS classe les rayonnements ionisants comme cancérogènes avérés, et le travail de nuit comme probablement cancérogène. L’Agence française de sécurité sanitaire, l’Anses, planche par ailleurs sur les substances chimiques, avec des conclusions attendues fin 2027.

Quelques victoires existent. Des infirmières messines exposées aux rayons en radiologie, une ouvrière de parqueterie d’Agen confrontée aux nuits et aux perturbateurs endocriniens, ou encore, en juillet, une hôtesse de l’air de Bayonne ayant cumulé vols long-courriers et rayonnements cosmiques. À chaque fois, des années de procédure. La CFDT Grand-Est, pionnière sur le sujet, et plusieurs associations poussent pour faire évoluer la jurisprudence car, comme le résume le docteur Randon, plus les cas reconnus se multiplient, plus cela incite à en reconnaître d’autres. Le ministère du Travail, lui, ne montrerait aucune empressement à publier de nouveaux tableaux, un « blocage total » selon le médecin.

Me Elisabeth Leroux, avocate de plusieurs de ces femmes, dénonce un discours qui les culpabilise. Vous avez fumé, vous buvez un peu, vous n’avez pas allaité, vous êtes trop grosse, donc c’est votre faute, voilà ce qu’elles entendent. Ces risques personnels sont systématiquement brandis, alors que leurs expositions professionnelles, elles, ne sont jamais interrogées. Pourtant, rappelle-t-elle, toute une carrière de nuit ou une exposition massive à des perturbateurs endocriniens sans protection finit par surpasser les facteurs personnels, et les juges l’admettent. Elle défend des infirmières, des policières, des gardiennes de nuit, des ouvrières, des croupières. Dix ans de travail nocturne multiplient le risque par trois, un surplus qui disparaît dès le retour à des horaires de jour. Reste que ces démarches interminables découragent, à commencer par des femmes jeunes, souvent encore à affronter la maladie tout en s’occupant de leur famille.

À lire aussi

Click to comment

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Les + Lus