Culture
Thélyson Orélien, du triomphe littéraire au vertige du silence
Son site internet ne répond plus, remplacé par une page d’erreur. En quelques semaines, un romancier célébré par tout un métier est devenu un auteur…


Son site internet ne répond plus, remplacé par une page d’erreur. En quelques semaines, un romancier célébré par tout un métier est devenu un auteur acculé, sommé de répondre d’accusations de plagiat et d’écriture par intelligence artificielle.
La bascule a été brutale. Thélyson Orélien, 38 ans, écrivain canado-haïtien, a connu une rentrée littéraire de rêve avec C’était ça ou mourir, un roman encensé de toutes parts. Puis la machine s’est enrayée. Écarté du Goncourt, il a vu un compte anonyme sur X l’accuser d’avoir rédigé son livre de bout en bout avec l’IA. Les soupçons de plagiat sont venus s’empiler sur la polémique. Résultat, son site personnel ne répond plus, comme si l’auteur avait lui-même coupé la prise.
Pressé de se justifier de toutes parts, il a raccourci sa tournée promotionnelle en France et regagné le Québec. Le contraste est violent pour ce quadragénaire effacé, peu rompu aux projecteurs. Quelques jours avant la déferlante, il confiait son malaise et sa timidité, avouant qu’il commençait tout juste à prendre du plaisir dans ces exercices de promotion. Le plaisir aura duré peu.
Ceux qui le côtoient le décrivent comme un être à part. Rodney Saint-Eloi, poète et écrivain haïtien installé à Montréal, l’a croisé pour la première fois il y a une quinzaine d’années, au moment où Thélyson Orélien venait de quitter Haïti, pays ravagé par le séisme de 2010 et miné par l’insécurité. « Il parle vraiment très peu, il est très retiré, très timide, dans son coin », raconte-t-il. Avant d’ajouter qu’il voit en lui un homme profondément seul. Lui-même a résumé son arrivée au Québec d’une formule restée dans les mémoires, évoquant une valise pleine de rêves et de peurs.
Derrière cette réserve, il y a une passion dévorante. James Noël, poète et romancier haïtien qui échange avec lui depuis près de vingt ans, parle d’un homme « très doux », capable de traits d’humour pince-sans-rire, et surtout habité par les livres. Il dit avoir repéré très tôt un vrai style d’auteur, une obsession d’écrire et un feu de lecture. Saint-Eloi confirme. Dès qu’il est question de littérature, Thélyson Orélien répond présent. Rat de bibliothèque autoproclamé, il s’est nourri d’Albert Camus, de Toni Morrison et de Romain Gary, et n’a jamais caché son admiration pour ses compatriotes écrivains, Jacques Roumain et James Noël compris, dont certains partagent avec lui la douleur de l’exil. Cette blessure qui ne se referme pas, la dépossession de sa langue et de sa culture, il en a fait la matière de son roman, qui suit un migrant d’Haïti jusqu’au Canada.
Son livre n’est pas né d’une abstraction. Fabrice Vil, auteur québécois d’origine haïtienne en contact avec lui depuis plusieurs mois, raconte qu’à l’arrivée de nombreux migrants haïtiens à Montréal en 2017, Thélyson Orélien s’est porté bénévole auprès d’eux. C’est en les côtoyant qu’il a compris que ces histoires méritaient d’être racontées. Un projet né sur le terrain, loin des logiques d’algorithme qu’on lui reproche aujourd’hui.
Car la controverse a pris une tournure qui dépasse la simple querelle littéraire. Aux accusations se sont ajoutées des attaques racistes. L’intéressé a dénoncé une volonté de le faire taire, promettant de s’exprimer quand tout serait calmé. James Noël, qui lui a parlé au plus fort du tumulte, l’a trouvé abattu, et lui a conseillé de tout débrancher, de se couper de cette énergie nauséabonde et de cette haine raciste sans rapport avec le débat de fond. Il reste stupéfait qu’un écrivain ait pu être condamné de façon expéditive sur la seule foi d’une intelligence artificielle, une technologie qu’il qualifie de prédatrice.
Pour Saint-Eloi, le diagnostic est encore plus dur. On assassine publiquement un jeune homme, dit-il, dont l’ascension fulgurante a fait de lui un produit facilement jetable. Son compte Facebook, encore accessible, laisse voir un homme partagé entre deux terres, admiratif de la discrétion québécoise et attaché à son pays natal, appelant de ses vœux un Québec indépendant et une Haïti reconstruite. Reste une question, à laquelle personne ne peut répondre à sa place. Ce retour au Canada suffira-t-il à lui rendre la sérénité qu’il semblait avoir trouvée ?
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