Monde
L’intelligence artificielle, nouvelle alliée des familles qui cherchent leurs disparus au Mexique
Plus de 134 000 personnes ont disparu dans le pays et des milliers de foyers vivent toujours sans réponse. Deux projets conçus par des chercheurs…


Plus de 134 000 personnes ont disparu dans le pays et des milliers de foyers vivent toujours sans réponse. Deux projets conçus par des chercheurs mexicains promettent de leur offrir, d’ici quelques années, des outils gratuits et accessibles à tous.
Veronica Rosas fait partie de ces mères qui attendent. Son fils Diego a été enlevé en 2015 dans l’État de Mexico, alors qu’il venait d’avoir 16 ans. Onze ans plus tard, elle ne sait toujours pas s’il est vivant, ni ce qui lui est arrivé. Le dossier est traité comme un enlèvement criminel, mais aucune piste n’a jamais émergé. « Cela fait onze ans que je ne sais pas où se trouve Diego », lâche-t-elle lors d’une manifestation organisée dans la capitale pour réclamer justice. Un cas parmi des milliers d’autres, devenu le moteur de deux projets d’intelligence artificielle imaginés par des universitaires du pays.
Le contexte mexicain explique l’ampleur du phénomène. Le pays compte plus de 134 000 disparus, un bilan qui remonte pour l’essentiel à l’offensive militaire lancée en 2006 contre les cartels de la drogue. Cette campagne a mis le feu à un terrain déjà instable et provoqué une montée en puissance des groupes criminels, tout en ouvrant la porte à des dérives du côté des forces de sécurité. Résultat, des décennies de victimes sans sépulture ni explication.
Face à cette hémorragie, une équipe de l’UNAM, la grande université publique mexicaine, développe un outil baptisé « Regresa », autrement dit « reviens ». Le principe repose sur des techniques anthropométriques capables de simuler le vieillissement du visage d’un jeune disparu, alors que les avis de recherche continuent d’afficher la photo prise au moment des faits. Certains parquets utilisent déjà des logiciels de ce type, mais ils s’appuient sur des banques photographiques étrangères, peu représentatives des traits mexicains. « Regresa » a donc constitué sa propre base, à partir de centaines d’images et des données recueillies auprès de 75 volontaires du pays. « Beaucoup de logiciels ne travaillent que sur le contour du visage ou les textures, ou ajoutent des filtres qui simulent des rides. Nous, nous cherchons à montrer scientifiquement comment une personne grandit sur le plan cranio-facial », détaille l’anthropologue Ana Juarez, l’une des responsables du projet. La méthode permet par exemple d’imaginer le visage d’une fillette de 5 ans à 15 ans, puis à 30 ans.
Cette débrouille technologique répond surtout à un vide. Pendant des années, l’inaction des autorités a poussé des collectifs de recherche, composés en majorité de mères de famille, à enquêter avec leurs propres moyens. Certains ratissent même des fosses communes clandestines situées dans des zones tenues par le crime organisé. La présidente Claudia Sheinbaum a promis de son côté la création d’un registre national intégrant l’ADN des victimes.
En apprenant l’existence de « Regresa », Veronica Rosas reprend espoir. Elle aimerait enfin savoir à quoi ressemblerait aujourd’hui son fils, qui aurait 27 ans. L’outil lui paraît « très important ». Ailleurs dans le monde, les États-Unis, l’Inde et la Chine mobilisent eux aussi l’intelligence artificielle pour retrouver des mineurs enlevés, en croisant reconnaissance faciale et vieillissement numérique avec leurs fichiers de disparus. Ces modèles progressent encore, leur fiabilité restant plus faible lorsqu’il s’agit de très jeunes enfants.
Un second chantier, mené cette fois à l’Université ibéro-américaine, s’attaque à un autre angle. Il s’agit de bâtir une « Cartographie de la disparition » grâce à l’intelligence artificielle. Le genre, l’âge, les circonstances de chaque enlèvement constituent « un élément précieux qui peut être traité par l’intelligence artificielle », souligne l’anthropologue Emiliano Zolla. Ces informations seront converties en une carte interactive, destinée à faire apparaître des schémas récurrents. Le chercheur espère que les mères s’en serviront comme point de départ, pour concentrer leurs recherches là où les disparitions sont les plus nombreuses.
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