Planète
Sous les tourbières d’Indonésie, des feux qui couvent et qui étouffent toute une région
Depuis des mois, les tourbières de Bornéo, de Sumatra et de Papouasie partent en fumée, et cette fumée ne s’arrête pas aux frontières. Un tiers des…


Depuis des mois, les tourbières de Bornéo, de Sumatra et de Papouasie partent en fumée, et cette fumée ne s’arrête pas aux frontières. Un tiers des tourbières de la planète se trouve dans ce pays, ce qui transforme chaque hectare asséché en menace pour l’air que respirent des millions de personnes.
Depuis des mois, des incendies dévorent les forêts et les tourbières indonésiennes. Bornéo est le plus touché, mais Sumatra et la Papouasie brûlent aussi, et les habitants de ces régions vivent sous un voile de fumée toxique qui les fait suffoquer. Le pire se joue sous la surface. Les feux de tourbières y couvent lentement, sans flamme visible pendant des semaines, et produisent l’essentiel de cette brume qui a fini par traverser les frontières jusqu’en Malaisie, à Singapour et aux Philippines.
Ce phénomène tient à une particularité géologique. L’Indonésie abrite environ un tiers des tourbières de la planète, aucun pays n’en possède autant. Ces zones sont faites de matière organique qui ne se décompose pas complètement dans un milieu gorgé d’eau. Couche après couche, sur des millénaires, elle s’accumule et finit par former une substance proche du sol. Une tourbière en bonne santé, c’est un refuge pour une foule de plantes et d’arbres, et pour des animaux souvent menacés comme l’orang-outan, le tigre de Sumatra, l’ours malais ou le tapir. C’est aussi une éponge géante, capable de stocker d’énormes volumes d’eau, ce qui en fait un rempart naturel contre les inondations.
Le problème, c’est que cette éponge a été percée de partout. Sur les 24,2 millions d’hectares de tourbières que compte le pays, 16,4 millions sont dégradés et donc exposés au feu. En cause, les plantations industrielles destinées au bois, à la pâte à papier, à la riziculture et surtout à l’huile de palme, dont l’Indonésie est le premier producteur mondial. Pour mettre ces terres en culture, il faut les assécher. Un réseau de canaux long d’environ 285 000 kilomètres draine l’eau vers les rivières et la mer. Résultat, des tourbières sèches, prêtes à s’embraser à la moindre étincelle.
Les tourbières ne représentent pourtant que moins d’un tiers des feux de forêt du pays. Mais ce sont elles qui crachent la plus grande part de la pollution. La fumée qu’elles dégagent charrie du formaldéhyde, du cyanure d’hydrogène, de l’ammoniac, du méthanol et de l’acétone. Elle contient aussi ces particules fines dites PM 2,5, assez petites pour se glisser dans les poumons ou dans le sang. L’Organisation mondiale de la santé les associe à une hausse de la morbidité et de la mortalité liées aux troubles respiratoires et cardiovasculaires. Les conséquences sont déjà là. Des centaines d’écoles ont fermé en Indonésie et en Malaisie pour protéger les enfants. Et depuis le mois d’août, plus de 170 000 personnes ont contracté une infection respiratoire aiguë. Les animaux paient aussi le prix, avec des habitats et des zones de reproduction ou d’alimentation réduits en cendres, y compris pour des espèces déjà fragiles comme l’orang-outan et le rhinocéros de Sumatra.
À cela s’ajoute un effet planétaire. Au 6 octobre, les incendies indonésiens avaient rejeté 140,5 mégatonnes de carbone dans l’atmosphère, soit près de 13 % du total mondial. Du jamais-vu depuis 2019, une autre année noire. Le pays veut pourtant réduire ses émissions de gaz à effet de serre, et il mise gros sur ses forêts, ses tourbières et ses autres écosystèmes terrestres, censés absorber davantage de carbone qu’ils n’en libèrent. Un pari difficile à tenir quand ces mêmes milieux partent en fumée.
Les pistes avancées par les militants et les spécialistes sont connues. Révoquer les concessions accordées pour exploiter les tourbières, remettre ces terres en eau, les replanter avec des espèces locales et boucher les canaux qui les vident. L’Indonésie applique déjà un moratoire sur les nouveaux permis de défrichement, qui couvre 66 millions d’hectares de forêts primaires et de tourbières. Elle affirme avoir réhumidifié 4,16 millions d’hectares, construit 45 000 barrages de canaux et replanté diverses variétés indigènes.
Ces résultats sont loin de convaincre tout le monde. Du côté des organisations environnementales, on souligne que certains secteurs ayant bénéficié des plus gros efforts de restauration ont quand même brûlé, avec un nombre de foyers de chaleur parmi les plus élevés sur la période allant d’août au 1er octobre. La création annoncée d’une agence nationale chargée des tourbières et des mangroves, en remplacement d’un organisme dont le mandat s’achevait en 2024, nourrit elle aussi les inquiétudes. Les mots restauration et protection ne figurent pas dans son intitulé, et certains y voient le risque que la gestion serve surtout de prétexte pour ouvrir de nouvelles concessions. Interrogé sur le sujet, le ministère des Forêts n’a pas donné suite.
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