Société
En Côte d’Ivoire, un refuge pour les enfants que l’on appelle sorciers
À Bouaké, l’Arche accueille à vie des personnes atteintes de déficience intellectuelle, souvent rejetées par leurs familles. Un havre rare sur un…


À Bouaké, l’Arche accueille à vie des personnes atteintes de déficience intellectuelle, souvent rejetées par leurs familles. Un havre rare sur un continent qui compte plus de 80 millions de personnes en situation de handicap.
Ahou Albertine Kouadio, 70 ans, a refait le trajet une fois encore. Au terme des grandes vacances, elle a ramené son fils Alexandre à l’Arche, ce centre de Bouaké qui héberge des personnes vivant avec un handicap mental. La voix douce, elle confie que ce garçon-là, elle l’a chéri plus que les autres. Le laisser là reste douloureux. Mais à la maison, sa présence devenait une source d’angoisse. Car Alexandre, qui fêtera bientôt ses 30 ans, a la fâcheuse habitude de fuguer la nuit, et sa mère redoute les mauvaises rencontres. Assis près d’elle, le jeune homme peine à s’exprimer, mais affiche de larges sourires.
Son histoire n’a rien d’exceptionnel. En Côte d’Ivoire comme ailleurs sur le continent, les enfants différents subissent le rejet. On les surnomme sorciers, ou enfants serpents quand leurs jambes refusent de les porter. Faute de structures publiques dédiées au handicap intellectuel, les familles se tournent souvent vers des retraites religieuses non conventionnelles, où l’on promet de soigner ces maux. Le pire guette parfois. Célestin N’Goran, qui dirige le centre, raconte que dans des cas extrêmes, ces personnes sont accompagnées, c’est-à-dire tuées, souvent par noyade.
L’Arche, elle, a ouvert ses portes en 1974 et ne les a jamais refermées. Les pensionnaires y ont entre 8 et 60 ans. Trente-et-une personnes y vivent en permanence, près d’une centaine d’autres passent régulièrement pour des activités. Alphabétisation, coloriage, maraîchage rythment les journées, la plupart des résidents suivant un traitement neuroleptique. L’équipe assure aussi un suivi dans les foyers pour vérifier que les apprentissages se poursuivent à la maison, et accompagne les parents vers une forme d’acceptation. Des groupes de parole sont organisés pour les y aider. Marine Tardy Kouamé, assistante sociale, décrit ce travail de longue haleine.
Certains sont arrivés tout petits et n’ont plus jamais entendu parler des leurs. Odette, dont le prénom a été changé, a perdu ses parents et erre dans la cour en répétant le nom de son village. Pour Célestin N’Goran, la cause est entendue. Ces enfants ne sont pas des sorciers, ce sont des êtres humains à part entière, avec droit à la vie, à la dignité et à une place dans la société.
Le défi dépasse largement les murs de Bouaké. Le handicap intellectuel reste méconnu, ce qui nourrit une foule de préjugés, et il demeure en marge des autres formes de handicap, moteur ou sensoriel. Une initiative baptisée Réseau africain pour l’inclusion des personnes handicapées, lancée en janvier et déjà présente dans 17 pays, parle d’une urgence continentale. Elle salue des avancées législatives bien réelles, mais pointe un manque de données, une formation insuffisante des soignants, une faible prise en compte dans les politiques sanitaires et des représentations sociales qui ont la vie dure.
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