Monde
À Arad, laïcs et ultra-orthodoxes se disputent l’avenir d’Israël
Dans cette ville de 30 000 habitants aux portes du désert du Néguev, les résidents laïcs voient leur quotidien se transformer sous l’effet de l’expansion…


Dans cette ville de 30 000 habitants aux portes du désert du Néguev, les résidents laïcs voient leur quotidien se transformer sous l’effet de l’expansion de la communauté ultra-orthodoxe. À l’approche des législatives du 27 octobre, ce qui s’y joue ressemble à un avant-goût de ce qui attend tout le pays.
Noam Cohen se souvient d’un samedi qui a tout changé. Ce soir-là, il rejoignait un bar avec des amis quand des juifs ultra-orthodoxes l’ont pris à partie, lui reprochant d’enfreindre le shabbat. « C’est ce jour-là que j’ai commencé à m’énerver », confie-t-il, « touché personnellement ». Arad, sa ville, passait pour un bastion laïc. L’incident l’a poussé à rejoindre le mouvement d’habitants qui refusent de voir leur cité changer de visage sous l’effet de l’expansion de la population ultra-orthodoxe. « Ce n’est plus la même ville que celle où j’ai grandi », lâche Einat Jupiter, une autre résidente.
Le malaise dépasse largement le cadre local. Arad a connu plusieurs manifestations cette année, et ses tensions donnent un aperçu de ce qui travaille l’ensemble du pays avant les élections législatives du 27 octobre. « Ce qui se passe à Arad pourrait préfigurer l’avenir de tout l’État », estime Noam Cohen. Sa conviction tient à une mécanique qu’il juge imparable. Les ultra-orthodoxes « ont plus d’enfants. On ne peut pas lutter contre cela ». Les projections vont dans ce sens. Cette communauté, qui pèse aujourd’hui 14 % de la population israélienne, pourrait en représenter le quart d’ici 2050. Avec une fécondité de 6,5 enfants par femme, son poids démographique s’est déjà traduit par une influence politique accrue.
Sur la scène nationale, cette force se fait sentir depuis longtemps. Deux partis ultra-orthodoxes soutiennent la coalition du Premier ministre Benjamin Netanyahu et pèsent sur des dossiers allant des allocations budgétaires à l’exemption du service militaire accordée aux étudiants religieux. Cette dispense alimente un débat d’autant plus vif que trois ans de guerre ont éprouvé l’armée. Entre les deux camps, le fossé semble pour certains infranchissable. « Nous ne pouvons pas vivre ensemble. Nos vies et les leurs sont totalement différentes. Nous ne sommes pas compatibles », tranche Noam Cohen.
L’histoire d’Arad éclaire ce basculement. Dans les années 1980, cette ville de 30 000 habitants qui surplombe la mer Morte vivait bien, laïque, et accueillait le plus grand festival de musique du pays. Le déclin économique a ensuite poussé beaucoup de monde vers la sortie, à partir de la fin de la décennie. Des juifs soviétiques et des familles ultra-orthodoxes, attirées par des logements abordables, ont pris leur place. Elles forment aujourd’hui environ 40 % de la population locale, indique Ben Hamo, maire de 2015 à 2024.
Cet ancien édile pointe l’abandon des régions périphériques par les gouvernements successifs. « Quand la politique ne porte que sur la sécurité, tous les autres sujets sont laissés de côté », dit-il. À ses yeux, le camp laïc doit se ressaisir. « Les libéraux doivent se réveiller et accroître leur taux de participation s’ils veulent l’emporter, car le camp adverse, l’extrême droite et les ultra-orthodoxes, est mieux organisé. » Il ajoute que ces derniers « contrôlent leur électorat et parviennent à le mobiliser massivement ». En 2024, il a dû quitter ses fonctions après une élection municipale marquée par cette mobilisation.
Pour Shlomi Tabchik, le conflit se joue tous les jours dans l’espace public. Il dénonce la part grandissante des ressources publiques attribuées à la communauté ultra-orthodoxe. « Quand des missiles s’abattent sur nous, nous avons besoin d’abris, mais ils sont inutilisables car ils ont été transformés en synagogue. C’est scandaleux. De qui la municipalité se préoccupe-t-elle vraiment ? », s’indigne-t-il. En mars, un missile iranien a blessé 84 habitants d’Arad. Il regrette aussi la baisse des investissements dans les loisirs et les activités, qui fragilise le tissu social de la ville. Des actes de vandalisme visant des publicités montrant des femmes ont également avivé les tensions. « Ils veulent nous voir partir, ils veulent la ville pour eux seuls. »
De l’autre côté, on conteste cette lecture. Yitzhak Gordon, membre influent de la communauté ultra-orthodoxe et responsable du budget municipal, décrit des relations globalement amicales. Les plaintes à l’encontre des siens sont, selon lui, amplifiées par des gens « qui passent leur journée sur internet », Facebook compris. Il reconnaît toutefois que « la population jeune et laïque quitte Arad ». Et assume la demande de moyens supplémentaires. « Les salles de classe se vident et nous avons aussi besoin de lieux pour étudier. »
Einat Jupiter appelle, elle, à ne pas réduire la situation à un affrontement permanent. Elle admet que la cohabitation au quotidien reste le plus souvent pacifique. « Les gens apprennent à s’entendre. » Mais elle redoute que les ultra-orthodoxes cherchent à imposer leur mode de vie. « Cela ne marchera pas. Je veux vivre librement. »
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