Société
Dans les parcs de Moscou, ils chantent à tue-tête pour tenir le coup
Des centaines de Moscovites se donnent rendez-vous dans des parcs, des cours d’immeubles ou des usines désaffectées pour chanter ensemble. Derrière cette…


Des centaines de Moscovites se donnent rendez-vous dans des parcs, des cours d’immeubles ou des usines désaffectées pour chanter ensemble. Derrière cette envie de se retrouver, il y a une guerre qui n’en finit pas et une angoisse qui gagne du terrain.
Artiom a vingt ans et prépare son diplôme de médecine. Il y a peu, les chorales de rue ne lui disaient rien. Aujourd’hui, il ne manquerait un rendez-vous pour rien au monde. Se retrouver dans un parc de Moscou et entonner ses airs préférés avec des inconnus lui donne des frissons. Surtout, cela lui offre une parenthèse. Avec tout ce qui se passe autour et cette anxiété qui ne lâche personne, on vient ici pour souffler, chanter et tout oublier, raconte-t-il.
Le contexte pèse lourd, et il est partout. Le conflit en Ukraine se prolonge depuis plus de quatre ans et demi, avec des centaines de milliers de morts et de blessés. La guerre est revenue frapper des régions russes très éloignées du front, visées par des drones lancés par Kiev en riposte aux bombardements russes. Des raffineries ont été touchées, des entrepôts de géants du commerce en ligne aussi, et des civils ont été tués. En parallèle, l’hypothèse d’une nouvelle mobilisation continue de circuler, alimentée par les rumeurs malgré les démentis de Vladimir Poutine. Un sondage de l’Académie russe des sciences, relayé par la presse, décrit un pays à bout de nerfs. Près d’un citadin sur deux dit souffrir de dépression. Plus d’un tiers parle d’une anxiété aiguë.
Dans un autre parc, Ekaterina attend que la séance commence. Cette psychologue familiale de trente-sept ans fait partie des centaines de Moscovites endimanchés qui ont fait le déplacement. Les yeux rivés sur un grand écran, elle guette l’arrivée des paroles du premier tube. Pour elle, le bénéfice est limpide. Ici, on peut s’époumoner tous ensemble, en pleine ville, en toute légalité. Une vraie thérapie face à une angoisse devenue omniprésente, dit-elle. Elle ajoute que beaucoup de gens traversent cette période sans rien dire à personne, en solitaire.
À l’origine du phénomène, il y a Ekaterina Mitrofanova. Cette femme de trente-cinq ans a créé il y a deux ans, à Saint-Pétersbourg, la première chorale de rue, baptisée Khor-vo-ves-dvor, autrement dit un chœur pour toute la cour. Son moteur tenait à un besoin d’union et de partage. L’humain a besoin de l’humain, résume-t-elle. Elle dit savourer cette liberté sans bornes qui lui permet de passer du murmure au chant à pleins poumons, et revendique un objectif simple, laisser chacun être lui-même. Avec ses musiciens, elle a fait chanter une dizaine de villes cet été, d’Arkhangelsk, dans le Grand Nord, jusqu’à Omsk, en Sibérie.
Les Russes ne chantent plus seulement dans les cours d’immeubles. Les places, les parcs et les usines désaffectées accueillent désormais ces rassemblements, souvent gratuits ou à petit prix, mille roubles au maximum, soit une dizaine d’euros. Près de la place des Trois-Gares, dans une vaste cour, des centaines de personnes ont répondu à l’appel d’un autre organisateur, Hit-Khor. Le public y est aussi la chorale. Parmi les participants, Nastia, vingt-huit ans, reprend un refrain célèbre du rock russe qui parle de liberté retrouvée et de peur oubliée, tout en filmant avec son téléphone les visages émus autour d’elle. Elle vient chanter chaque samedi pour se sentir entourée d’âmes proches. Ces rendez-vous comptent selon elle parmi les rares endroits où l’on ressent un vrai soutien collectif, une même énergie, une même façon de penser. Pas question pour autant d’y voir une fuite. On se retrouve simplement pour chanter, insiste-t-elle.
Car ces chœurs ne font pas que consoler. Ils peuvent aussi devenir une protestation en creux. Dans certaines villes, à Saint-Pétersbourg ou à Novossibirsk, passants et musiciens se sont croisés pour reprendre ensemble les œuvres d’auteurs classés agents de l’étranger, donc interdites. Chanter à plusieurs permet de se retrouver parmi les siens, explique Alexandra, étudiante de vingt-quatre ans. À la fin du mois d’août, avec des dizaines de sympathisants du parti Iabloko, le seul à s’opposer à la guerre, elle a entonné des chansons d’enfance devant le tribunal qui venait d’interdire à cette formation de participer aux législatives de septembre, largement remportées par Russie Unie, le parti de Vladimir Poutine. Des dizaines de jeunes ont été interpellés.
Depuis, le ton est redescendu. Les nouvelles chorales de rue affichent une posture plus discrète, officiellement dépouillée de toute portée politique. Le phénomène continue pourtant de grandir. Il reste, pour l’instant, une initiative citoyenne indépendante, là où d’autres mouvements ont fini par être récupérés par l’État.





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